La solution passe par une coopération renforcée et une division industrielle optimisée dans un cadre multilatéral ouvert.
Ces dernières années, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Europe n’ont cessé de croître pour frôler les 800 milliards de dollars en 2025. Si ce volume confirme leur rôle de pilier de l’économie mondiale, il cache un déséquilibre structurel persistant : l’excédent commercial de la Chine. Pour garantir le développement sain et durable de leurs relations commerciales, il est impératif d’analyser les causes profondes de cette asymétrie et de tracer une voie vers un rééquilibrage.
Les causes structurelles
L’Europe attribue souvent ce déséquilibre à une prétendue « surcapacité » ou aux « subventions publiques » chinoises, sans toutefois en saisir le cœur du problème. L’excédent commercial sino-européen trouve sa source dans la forte compétitivité systémique de l’industrie chinoise au sein de la division internationale du travail.
Cette compétitivité repose d’abord sur l’existence d’une chaîne industrielle complète. En tant qu’« usine du monde », la Chine a bâti, au fil des décennies, le système productif le plus diversifié de la planète, capable de transformer la matière première en produits de haute technologie sur le même territoire. Il ne s’agit pas du fruit d’une politique délibérée, mais du résultat de l’évolution naturelle du marché mondial. Exporter massivement des biens compétitifs implique structurellement un excédent commercial.
Cette compétitivité est également portée par des infrastructures de pointe et une maîtrise rigoureuse des coûts de production. Les investissements massifs et durables dans les transports et l’énergie ont forgé un avantage compétitif majeur : le réseau ferroviaire à grande vitesse réduit les frais logistiques, tandis qu’un système électrique diversifié et à grande échelle stabilise les coûts de production.
De plus, la Chine récolte les fruits d’un investissement de long terme dans son système éducatif. En formant une réserve massive d’ingénieurs et de techniciens qualifiés, le pays s’est doté d’une productivité élevée et d’une puissante capacité d’exécution industrielle. À l’inverse, certaines économies européennes, entravées par des coûts de main-d’œuvre croissants et des défis structurels liés à leurs modèles sociaux, voient la compétitivité de leur industrie manufacturière s’affaiblir.
Enfin, certains choix politiques exacerbent ce déséquilibre. Sous couvert de « dérisquage », l’Union européenne (UE) impose des restrictions sur l’exportation de technologies (comme les machines de lithographie haut de gamme), limitant ainsi sciemment ses propres ventes à forte valeur ajoutée vers la Chine. Si les tensions sino-américaines provoquent aussi des détournements de flux commerciaux à court terme, ces facteurs restent secondaires.
Des efforts conjoints
Face au déséquilibre commercial, le recours à des mesures protectionnistes n’est qu’un remède de courte vue, érodant inévitablement la compétitivité européenne sur la scène mondiale. L’unique approche rationnelle réside dans un effort conjoint de la Chine et de l’Europe visant à bâtir une relation économique et commerciale plus équilibrée.
Du côté de l’Europe, renforcer sa propre compétitivité constitue la solution fondamentale. Pour retrouver un avantage commercial, l’Europe doit revenir sur la voie de l’innovation et de la réindustrialisation. Cela suppose d’allouer davantage de ressources à la R&D dans les technologies de pointe, plutôt que de les concentrer de façon excessive sur les dépenses militaires ou les systèmes sociaux. En faisant émerger de nouveaux secteurs porteurs d’exportation, en surmontant les contraintes énergétiques et en réformant son marché du travail, l’Europe pourra redonner tout son éclat au « made in Europe ».
De son côté, la Chine doit assumer sa responsabilité de grande puissance en stimulant activement ses importations. Il s’agit par exemple de continuer à renforcer le rôle de plateformes comme l’Exposition internationale d’importation de la Chine (CIIE). L’objectif est clair : faciliter l’accès des produits agricoles européens de qualité (vins, huiles d’olive, produits laitiers) et des biens de consommation à haute valeur ajoutée au marché chinois. En complément, les entreprises chinoises gagneraient à diversifier leurs débouchés à l’échelle mondiale en développant des marchés tiers.
La voie commune
Les efforts unilatéraux ont une portée limitée. La véritable clé réside dans une coopération approfondie, afin de construire une nouvelle structure mutuellement bénéfique.
Le cœur de cette stratégie repose sur l’optimisation de la structure commerciale par le biais d’investissements croisés et d’intégration industrielle. L’Europe devrait accueillir, avec un esprit plus ouvert, les entreprises chinoises qui investissent sur son territoire dans des projets ex nihilo. L’implantation d’usines chinoises sur le sol européen ne se contente pas de stimuler l’emploi et la modernisation industrielle locale, elle transforme une partie des « exportations chinoises » en « production européenne ». Ce basculement pourrait être le levier le plus efficace pour rééquilibrer la balance commerciale.
À cette fin, l’UE doit utiliser avec discernement des outils tels que le « mécanisme de contrôle des investissements » pour offrir aux investisseurs chinois un environnement commercial équitable et transparent. En approfondissant l’intégration de leurs chaînes d’approvisionnement, les entreprises des deux parties formeront une communauté d’intérêts dont l’interdépendance sera bien plus solide et sécurisante que n’importe quel « dérisquage » artificiel.
La voie fondamentale consiste, pour la Chine et l’Europe, à défendre conjointement le multilatéralisme et à reconstruire une division industrielle au sein d’un ordre mondial ouvert. À l’heure actuelle, la compétitivité de la Chine, qui bénéficie d’une chaîne industrielle intégrée, exerce une pression concurrentielle sur l’Europe dans certains secteurs. Les deux puissances doivent œuvrer ensemble pour promouvoir un ordre économique international plus ouvert, s’opposer au protectionnisme et préserver le système commercial centré sur l’OMC. En s’appuyant sur leurs avantages comparatifs respectifs, elles peuvent construire une division industrielle plus rationnelle, traitant ainsi les déséquilibres commerciaux à la racine.
En somme, le déséquilibre commercial sino-européen est une question multidimensionnelle que ni les accusations unilatérales ni les mesures conflictuelles ne pourront résoudre. Ce n’est qu’en reconnaissant les causes structurelles du phénomène et en alliant respect mutuel, compétitivité et coopération stratégique, que la Chine et l’Europe franchiront cette étape pour bâtir un avenir plus équilibré, stable et prospère.
Jian Junbo est directeur du Centre de recherche sur les relations sino-européennes de l’Université Fudan.