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La littérature dongba : le témoignage vivant d’un brassage entre les peuples
Source : Chinese Social Sciences Today 2026-09-21


Peintures dongba sur tablettes de bois - Photo fournie par l’auteur


Manuscrits dongba conservés à la Bibliothèque nationale de Chine - Photo fournie par l’auteur

La littérature dongba désigne l’ensemble des œuvres littéraires, orales et écrites, créées et transmises par les prêtres dongba de l’ethnie naxi, en Chine. On dénombre aujourd’hui plus de 30 000 manuscrits dongba conservés dans des collections en Chine et à l’étranger, ainsi qu’environ un millier de textes sacrés dongba distincts, qui recèlent notamment un riche corpus d’œuvres de la littérature classique naxi. En 2003, l’inscription des documents anciens dongba au Registre de la Mémoire du monde de l’UNESCO a permis à cette tradition littéraire de bénéficier d’une reconnaissance internationale plus large.

Au cours de son histoire, le peuple naxi a entretenu des contacts et des échanges étroits, ainsi qu’un important brassage culturel avec les groupes ethniques voisins, notamment les Han, les Tibétains, les Bai, les Yi, les Pumi et les Lisu. Tout en conservant le fond culturel propre aux Naxi, la littérature dongba a su intégrer des éléments issus de cette pluralité culturelle, offrant ainsi un exemple concret, à l’échelle locale, de la configuration plurielle et unifiée de la civilisation chinoise.

Les liens entre la culture dongba et la culture des Plaines centrales

Le peuple naxi trouve son origine chez les anciens Qiang des vallées du Huanghe et du Huangshui, dans le nord-ouest de la Chine, durant la période pré-Qin (avant 221 av. J.-C.). Cet héritage ancestral a nourri des liens culturels profonds qui unissent les Naxi aux différents peuples des Plaines centrales.

La cérémonie du « culte du Ciel » en offre un exemple éloquent. Les Naxi se désignent eux-mêmes comme « le peuple qui vénère le Ciel », et cette cérémonie, célébrée chaque année lors de la Fête du Printemps, ouvre le cycle annuel des rituels dongba. Les Entretiens de Confucius, dans le chapitre « Ba Yi », rappellent qu’à chaque dynastie correspondait un arbre planté autour de l’autel de la terre pour inspirer au peuple une crainte respectueuse : le pin sous les Xia (vers XXIe–XVIe siècle av. J.-C.), le cyprès sous les Yin, ou Shang (1600–1046 av. J.-C.), le châtaignier sous les Zhou (vers XIe siècle–256 av. J.-C.). Or la cérémonie naxi du culte du Ciel recourt précisément à ces trois essences — pin, cyprès et châtaignier — comme bois sacrés.

Le grand classique de la littérature dongba Le Récit des migrations de l’humanité rapporte : « L’oncle maternel de l'homme, c’est le Ciel ; l’oncle maternel du Ciel, c’est le cyprès. Ce cyprès, plongeant ses racines au plus profond de la haute falaise, est devenu l’oncle maternel du Ciel. Aux abords de la porte du Ciel se dresse un cyprès luxuriant, et grâce à lui, le Ciel, si vaste soit-il, demeure inébranlable. » Des rites du culte de la Terre consignés dans les textes de l’époque pré-Qin jusqu’à la tradition vivante du culte du Ciel que les Naxi perpétuent encore aujourd’hui, se dessine ainsi une continuité culturelle qui traverse les siècles.

La similitude entre certaines méthodes divinatoires mérite également d’être soulignée. Les inscriptions oraculaires sur os de la dynastie Shang consistent pour la plupart en des textes relatant des pratiques divinatoires, gravés sur des carapaces de tortue et des os d’animaux. Les devins soumettaient ces supports au feu afin d’y provoquer des fissures, puis en interprétaient la forme et l’orientation pour déterminer si l’augure était favorable ou funeste. Cette méthode de divination par la combustion des os, ainsi que le mode d’interprétation des signes qui l’accompagne, s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui sous la forme d’une tradition vivante dans les rituels pratiqués par les dongba.

Cette similitude se retrouve également dans les mythes. Plusieurs grands motifs de la mythologie des Plaines centrales — la création du Ciel et de la Terre, le grand déluge, les flèches tirées sur les soleils surnuméraires, le mariage entre frère et sœur, la naissance à partir d’œufs et la métamorphose — trouvent leurs équivalents dans la mythologie dongba. Selon le Shiji (Les Mémoires historiques), dans le chapitre consacré aux Yin, Jian Di, l’ancêtre fondatrice du peuple Shang, se baignait avec ses deux sœurs lorsqu’elle vit un oiseau noir laisser tomber un œuf. Jian Di le ramassa et l’avala, puis tomba enceinte et donna naissance à Qi. La mythologie dongba contient de même des récits d’ancêtres de l’humanité, ainsi que de divinités et d’animaux, naissant d’un œuf.

L’influence de la pensée des Plaines centrales

L’influence de la culture des Plaines centrales sur la littérature dongba s’étend au-delà des formes extérieures telles que le calendrier, le système d’écriture et les textes classiques, pour se manifester également au niveau plus profond de l’intériorisation des valeurs et des idées. Tout au long de son histoire, le peuple naxi a entretenu des échanges économiques, politiques, culturels et intellectuels avec d’autres groupes ethniques en Chine. Ces interactions durables ont contribué à forger un sentiment d’appartenance à une même communauté au sein de la nation chinoise.

Sous la dynastie des Han orientaux (25–220), les Qiang de Bailang, ancêtres des Naxi, présentèrent à la cour impériale trois poèmes, collectivement connus sous le nom de « Odes du roi de Bailang à l’empereur Han », intitulés respectivement « Chant du peuple de Bailang se réjouissant de la vertu », « Chant du peuple de Bailang aspirant à la vertu » et « Chant du peuple de Bailang attaché à la vertu ». Ensemble, ils exprimaient une forme d’identification culturelle fondée sur « l’aspiration à la justice et à un règne bienveillant, le cœur tourné vers une patrie bienveillante ».

Après l’établissement d’administrations locales sous la dynastie Yuan (1271–1368) dans la région naxi, la culture chinoise han s’y diffusa largement. Sous les dynasties Ming (1368–1644) et Qing (1644–1911), les chefs héréditaires du clan Mu furent parmi les premiers à s’initier à la culture chinoise han, donnant naissance à un cercle de lettrés connu sous le nom des « Six Maîtres du clan Mu ». Après la réforme du gaitu guiliu (remplacement des chefs héréditaires locaux par des fonctionnaires nommés par l’État), engagée dès la première année du règne de l’empereur Yongzheng sous la dynastie Qing, la région naxi vit émerger plus d’une centaine de lettrés ayant obtenu des titres aux examens impériaux. Les valeurs de la culture des Plaines centrales s’intégrèrent ainsi progressivement à la culture traditionnelle naxi, une influence qui se manifeste notamment dans la littérature dongba, où les valeurs de piété filiale et de respect des ancêtres trouvent une expression claire.

La loyauté et la fidélité de la parole donnée constituent également des valeurs fondamentales prônées par la littérature dongba. Elles s’expriment en particulier dans l’épopée cosmogonique La Création du monde et dans l’épopée héroïque La Guerre entre les Dong et les Shu. Cette orientation axiologique entre en résonance avec l’idéal de loyauté et de respect des engagements propre à la culture des Plaines centrales. À travers la narration littéraire, ces valeurs communes ont favorisé, chez les Naxi, un sentiment accru d’appartenance et d’identification culturelle à la nation chinoise.

Le récit des « peuples frères » dans la littérature dongba

Les Naxi se sont progressivement établis depuis les vallées du Huanghe et du Huangshui, à la jonction des provinces du Gansu et du Qinghai, jusqu’au bassin du fleuve Jinsha, au carrefour du Yunnan, du Sichuan et du Xizang, où ils ont entretenu des contacts et des échanges étroits, ainsi qu’un important brassage culturel avec des groupes ethniques tels que les Tibétains, les Qiang et les Yi.

Les classiques de la littérature dongba documentent abondamment les points communs culturels partagés avec les descendants des anciens Qiang, notamment les Tibétains, les Yi, les Lisu, les Lahu, les Hani, les Achang et les Qiang. Ces traits culturels communs englobent le culte de la nature, les rites funéraires, les peintures sur tablettes de bois, le système de dénomination reliant les noms du père et du fils, les traditions d’accompagnement des âmes défuntes, le culte totémique du tigre, la symbolique chromatique du noir et du blanc, ainsi que les costumes traditionnels, la cuisine et l’architecture. Ces documents constituent une source précieuse pour l’étude de la répartition des populations et des processus de contacts, d’échanges et de brassage entre groupes ethniques au cours de l’histoire. Ils permettent également de mettre en lumière les dynamiques qui régissent l’interaction et l’évolution entre les différentes ethnies, cultures et systèmes économiques.

Les récits relatifs à l’origine des peuples dans la littérature dongba illustrent de manière particulièrement frappante l’esprit de brassage entre les différentes ethnies. L’épopée cosmogonique La Création du monde raconte qu’après le grand déluge, le survivant Congren Li’en surmonta de nombreuses épreuves et épousa la fille du Ciel, Chenhong Baobai. Cherchant à faire parler leurs trois fils muets, le couple offrit des sacrifices au Ciel et à la Terre avec l’aide d’une chauve-souris. Leur vœu fut exaucé, et les trois fils se mirent chacun à parler respectivement en naxi, en tibétain et en bai, devenant ainsi les ancêtres des peuples naxi, tibétain et bai. Dans les régions où est parlé le dialecte oriental du naxi circule une autre version, selon laquelle les trois frères devinrent respectivement les ancêtres des Tibétains, des Naxi et des Han. Cette conception de l’identité culturelle transcende les frontières d’un seul groupe ethnique et traduit une vision ouverte et inclusive de la communauté.

L’épopée héroïque La Guerre entre les Dong et les Shu a beau prendre pour trame principale l’affrontement entre deux tribus, les recherches académiques ont montré qu’elle porte l’empreinte de l’épopée bön tibétaine La Guerre de Ye et de Ngam, les deux œuvres présentant une structure textuelle, une intrigue et des figures de personnages pour l’essentiel similaires. L’influence de la culture tibétaine se retrouve également dans plusieurs textes rituels de la religion dongba : le Duogesa trouve son origine dans le Texte de Drang rGan, issu de la littérature bön, tandis que Le Récit de la chauve-souris blanche en quête des textes divinatoires dérive du Sûtra de la chauve-souris. Ces exemples illustrent le caractère omniprésent de l’emprunt culturel interethnique dans la littérature dongba.

La valeur de la littérature dongba ne tient pas seulement à son statut académique de « seul système d’écriture pictographique vivant au monde » ou d’« encyclopédie de la société naxi ancienne ». Sa portée réside plus fondamentalement dans le témoignage vivant qu’elle fournit des contacts, des échanges et du brassage entre différents groupes ethniques. De ses liens historiques avec la culture chinoise ancienne des Plaines centrales jusqu’à ses récits de fraternité entre peuples, de l’intériorisation de valeurs communes jusqu’à la formation d’une communauté culturelle régionale, la littérature dongba n’a cessé, tout au long de son développement, d’entretenir un dialogue culturel constant avec les groupes ethniques voisins, pour finalement former un système culturel profondément marqué par la rencontre et le brassage de cultures diverses.


Yang Jiehong est chercheur à l’Institut de littérature ethnique de l’Académie des Sciences sociales de Chine. 
Edité par:Zhao Xin