Plus d’un an après la tenue de la première Conférence mondiale sur les civilisations classiques en novembre 2024, les études classiques se sont imposées comme un thème majeur de la réflexion dans le monde académique, ouvrant la voie à un approfondissement des débats théoriques. Nous estimons que le développement futur des études classiques chinoises passe nécessairement par un travail de clarification théorique. Celui-ci implique, d’une part, de retracer, dans une perspective historique, l’émergence de cette discipline dans la Chine moderne et, d’autre part, de mettre en lumière la singularité intellectuelle propre aux « classiques » en tant que fondement de la civilisation chinoise. Éclairer cette double dimension — leur évolution historique et leurs spécificités théoriques — constitue une condition essentielle au développement des études classiques chinoises.
L’émergence des études classiques chinoises dans le monde académique moderne
La tradition savante chinoise ne connaissait pas de discipline appelée « études classiques ». Les études classiques chinoises sont le produit de la modernisation de la tradition savante ; leur constitution en tant que discipline peut être divisée en trois grandes phases.
En 1923, l’historien et pédagogue Liang Qichao introduisit le concept de « gudianxue » (« études classiques ») dans son ouvrage Histoire de la pensée savante chinoise des trois derniers siècles. Il l’employait pour désigner les recherches philologiques menées durant les règnes de Qianlong et de Jiaqing (1736-1820) sous la dynastie Qing, consacrées à l’étude critique des institutions, de la terminologie, des objets et de la culture matérielle. Il s’agit de l’une des premières apparitions du terme « études classiques » dans le discours académique de la Chine moderne. Cependant, la définition très spécialisée qu’en donnait Liang Qichao en limitait la portée ; par la suite, le concept ne fut employé que de manière sporadique. À cette époque, le terme guoxue (« études nationales ») demeurait l’appellation la plus largement admise pour désigner la tradition savante chinoise.
Ce n’est qu’à la fin du XXᵉ siècle que les études classiques chinoises firent véritablement leur entrée dans le monde académique moderne. Au milieu des années 1990, des historiens chinois spécialistes de l’histoire mondiale proposèrent de développer conjointement les études classiques chinoises et occidentales dans une perspective de comparaison des civilisations. Cette proposition fut reprise par d’autres chercheurs, conduisant à la formulation officielle du concept d’« études classiques chinoises ». Les recherches menées durant cette période se caractérisaient par une approche comparative et par un ancrage dans les disciplines de l’histoire et de la littérature. Les chercheurs accordaient une importance particulière aux documents exhumés par l’archéologie dans la refondation des études classiques et considéraient la période allant de l’époque pré-Qin (avant 221 av. J.-C.) à la dynastie Han (202 av. J.-C. – 220 apr. J.-C.) comme le principal cadre chronologique des études classiques chinoises. Cette période constitue la deuxième phase du développement moderne de cette discipline.
Le XXIe siècle, et plus particulièrement les quinze dernières années, a vu les études classiques chinoises connaître un essor remarquable et se distinguer par plusieurs évolutions majeures. Premièrement, elles s’ancrent davantage dans la tradition intellectuelle chinoise, la recherche en littérature, en histoire et en philosophie témoignant d’une reconnaissance croissante du patrimoine culturel chinois ; les classiques confucéens sont ainsi devenus un objet d’étude privilégié. Deuxièmement, elles ont gagné en systématicité : centrées à l’origine sur les recherches historiques et littéraires relatives à la période pré-Qin et aux Han, elles se sont progressivement élargies à l’exploration des questions fondamentales au cœur de la civilisation chinoise traditionnelle. Elles connaissent également une institutionnalisation croissante : plusieurs disciplines, dont la philologie, ont activement adopté ou intégré l’appellation « études classiques chinoises », tandis que des associations savantes nationales s’emploient à inscrire durablement cette discipline dans le paysage académique. Enfin, les interactions se sont considérablement renforcées : les recherches chinoises consacrées aux études classiques occidentales offrent un cadre de référence précieux et contribuent au développement des études classiques chinoises. Par rapport à la première phase, cette période se caractérise par une conscience beaucoup plus affirmée de ce que recouvre la notion de « classique ». Par rapport à la deuxième phase, son centre de gravité s’est déplacé vers les textes transmis par la tradition, les « textes classiques » s’imposant désormais comme le cœur de cette discipline. Dans le même temps, la participation croissante de disciplines et de méthodes multiples a rendu le paysage plus complexe, faisant émerger la question de savoir ce qui doit et ne doit pas être compté comme relevant des études classiques.
En tant que forme modernisée de la tradition savante, les études classiques chinoises, dont l’émergence s’est étendue sur près d’un siècle, témoignent d’une quête toujours plus pressante des valeurs fondatrices de la civilisation. Elles mettent également en lumière la complexité des processus d’adaptation et de transformation de la tradition savante entre le passé et le présent.
Les classiques, les textes canoniques et les canons politiques
Au sein de l’immense corpus de la tradition savante chinoise, qu’est-ce qui peut véritablement relever des études classiques ? Ou bien les études classiques se confondent-elles avec l’ensemble de la tradition savante ? Nous soutenons que les études classiques chinoises possèdent un champ d’investigation qui leur est propre : les principes fondamentaux, les valeurs, l’histoire et l’héritage textuel de la Chine classique. Les textes canoniques en constituent le corpus textuel central, et leur caractère canonique représente l’une des principales caractéristiques théoriques des études classiques chinoises.
Dans la tradition chinoise, les « textes canoniques » renvoient avant tout aux Classiques (jing), première des quatre catégories de la classification bibliographique traditionnelle : Classiques, Histoires, Maîtres et Recueils. L’exégèse confucéenne des Classiques constitue l’épine dorsale de la tradition savante chinoise. Les Six Classiques — le Shijing (Livre des Odes), le Shujing (Livre des Documents), le Liji (Livre des Rites), le Yuejing (Livre de la Musique), le Yijing (Livre des Mutations) et les Annales des Printemps et Automnes — forment ensemble le noyau culturel de la Chine classique : ils incarnent les sentiments et les aspirations, le récit des souverains sages, les normes de conduite, la fonction harmonisatrice, la philosophie du changement, ainsi que les principes fondamentaux de la légitimité morale et politique. En ce sens, l’étude des Classiques confucéens, de leur pensée, de leurs principes philosophiques et de leur évolution historique relève naturellement des études classiques.
Plus largement, les « textes canoniques » ne se limitent ni aux Classiques confucéens ni à leur tradition exégétique ; leur portée s’étend bien au-delà des écoles de pensée et des périodes historiques. Le chapitre « Tianxia » (« tous sous un même ciel ») du Zhuangzi inscrit les Classiques confucéens au sein d’un ordre plus vaste, où « la Voie se déploie sous des formes multiples ». Il considère que le Livre des Odes, le Livre des Documents, le Livre des Rites et le Livre de la Musique ne représentent chacun qu’un aspect de la Voie (Dao) et qu’ils doivent être considérés conjointement avec la tradition historiographique transmise de l’Antiquité et les enseignements des Cent Écoles. Le « Traité sur les arts et les lettres » du Livre des Han avançait quant à lui la thèse selon laquelle « les différentes écoles philosophiques sont issues des charges officielles », soutenant que les grandes traditions intellectuelles, y compris le confucianisme et le taoïsme, sont des ramifications des anciennes structures gouvernementales et rituelles, dont les anciens codes de la dynastie des Zhou (XIe siècle-256 av. J.-C.) constituent la source première.
Le Zhuangzi comme le Livre des Han montrent ainsi que les principes fondamentaux et les valeurs sur lesquels repose la Chine classique forment un ensemble cohérent qui transcende toute école, tout texte ou toute tradition pris isolément. Dès lors, les études classiques chinoises, dont la vocation est aujourd’hui d’élucider ces principes et ces valeurs, ne sauraient être confinées à une seule discipline ou à une seule école de pensée. Elles doivent au contraire embrasser dans une même perspective les Classiques confucéens, les écrits des Maîtres et les doctrines des Cent Écoles, afin de mobiliser l’ensemble des ressources intellectuelles de la Chine classique. En ce sens, toute œuvre classique qui contribue à mettre en lumière les principes et les valeurs qui fondent la civilisation chinoise relève des « textes canoniques » au sens des études classiques : il s’agit de « textes qui portent la Voie », en ce qu’ils incarnent les fondements mêmes de la civilisation chinoise.
Le Shuowen Jiezi (Dictionnaire analytique des caractères) définit le caractère dian (典) comme « les écrits des Cinq Empereurs ». Dans son sens originel, dian ne désigne pas un simple ouvrage, mais la cristallisation des principes de gouvernement et d’éducation morale d’une époque. Les chapitres « Canon de Yao » et « Canon de Shun », qui ouvrent le Livre des documents, exposent la manière dont les souverains sages gouvernaient le monde. De même, la célèbre affirmation des Principes généraux de l’histoire selon laquelle « les Six Classiques sont tous les canons politiques des anciens rois » souligne que les Classiques condensent les principes de l’art de gouverner dans l’Antiquité. Ainsi conçues, les études classiques qui réunissent les Classiques, les écrits des Maîtres ainsi que les doctrines des Cent Écoles, ne constituent ni une somme encyclopédique hétéroclite ni la doctrine particulière d’une seule école. Elles ont toujours pour objet les principes d’ordre qui sous-tenaient la Chine classique. Elles mettent en évidence l’un des traits fondamentaux de la civilisation chinoise : l’importance accordée à l’articulation entre l’ordre politique et l’éducation morale, sans jamais les dissocier de la culture humaniste. Les études classiques sont ainsi une discipline qui s’attache aux fondements de l’identité d’une civilisation.
L’évolution des textes canoniques et le renouveau civilisationnel
Les textes canoniques s’établissent à mesure que la civilisation parvient à maturité et se transforment au rythme de son renouvellement. De la période pré-Qin aux dynasties Ming (1368-1644) et Qing (1644-1911), le corpus des textes canoniques chinois a connu des élargissements et des transformations qui portent l’empreinte de leur époque. Dans son Histoire de l’exégèse des Classiques, le lettré de la fin des Qing Pi Xirui distinguait dix périodes dans l’évolution de l’érudition confucéenne, une périodisation qui rend compte de l’essor et du déclin de l’exégèse confucéenne. Si l’on s’intéresse aux textes canoniques eux-mêmes, le corpus classique de la Chine ancienne a connu au moins trois transformations majeures.
La première transformation correspond à la constitution du corpus canonique confucéen sous les Han occidentaux (202 av. J.-C.–8 apr. J.-C.). À partir du règne de l’empereur Wu des Han, le Livre des Odes, le Livre des Documents, le Livre des Rites, le Livre des Mutations et les Annales des Printemps et Automnes furent intégrés au système éducatif de l’État. L’institution des lettrés-fonctionnaires (boshi) devint le principal vecteur de leur transmission, tandis que les « Cinq Classiques » servaient à la fois à transmettre le savoir et à guider l’action politique, constituant ainsi le premier corpus canonique stable de la Chine classique.
La deuxième transformation se situe sous les dynasties Tang (618-907) et Song (960-1279). Depuis les Han et les Wei (220-266), le bouddhisme s’était diffusé en Chine ; à partir des Song du Nord (960-1127), le néoconfucianisme émergea. Ces profondes mutations intellectuelles conduisirent la Chine médiévale à l’époque prémoderne, et se reflétèrent également dans l’évolution du corpus canonique. Une partie des Cinq Classiques donna naissance à des domaines d’étude spécialisés, tandis que des textes à plus forte portée philosophique en vinrent à exprimer l’esprit de leur temps. Le grand historien Qian Mu formula la célèbre théorie des « Sept Nouveaux Classiques », selon laquelle les Entretiens de Confucius, le Mencius, le Livre de la Voie et de la Vertu, le Zhuangzi, les Réflexions sur les choses à portée de main, les Instructions pratiques et le Sūtra de l’Estrade du sixième patriarche constituent ensemble le corpus fondamental de la culture chinoise depuis les Tang et les Song. Cette conception montre que, dans la Chine prémoderne, le confucianisme (sous sa forme néoconfucéenne), le bouddhisme (à travers le Chan) et le taoïsme ont conjointement façonné un nouveau corpus canonique et une nouvelle configuration intellectuelle.
La troisième transformation débuta à la fin de la dynastie Qing, lorsque le système canonique fut profondément reconfiguré. Les réformes éducatives de la fin des Qing et du début de la République (1912-1949) abolirent la position privilégiée de l’exégèse des Classiques, tandis que de nouvelles ressources intellectuelles remodelèrent fondamentalement la compréhension chinoise du monde. À partir du XXe siècle, le corpus canonique de la Chine classique perdit largement ses fondements institutionnels, et dut être réinterprété à la lumière de nouvelles conditions historiques. Pourtant, les classiques traditionnels demeurent aujourd’hui des références vivantes et conservent leur capacité à toucher les lecteurs, témoignant de la vitalité durable des principes fondamentaux de la Chine classique et de la profondeur des liens qui unissent la Chine contemporaine à son héritage historique.
Il convient de souligner que chacun des grands remaniements du corpus canonique chinois a coïncidé avec un moment charnière de l’histoire de la Chine. L’essor puis le déclin de l’exégèse des Classiques sous les Han ont marqué la transition de l’Antiquité à la période médiévale ; les transformations des époques Tang et Song ont ouvert la voie au passage du Moyen Âge à l’époque prémoderne ; et la déconstruction de l’exégèse des Classiques à la fin des Qing a accompagné l’entrée de la Chine dans la modernité. Il ne s’agit pas d’une simple coïncidence mais de l’expression d’un fait fondamental : seul l’esprit d’une époque capable d’orienter l’histoire vers un stade supérieur peut donner naissance à de nouveaux classiques ; l’apparition d’un nouveau corpus canonique marque l’entrée d’une civilisation dans une nouvelle phase de son parcours historique.
Cela signifie également que, si le corpus canonique s’est constitué à l’aube de la civilisation classique, il ne peut préserver son caractère canonique qu’au prix d’un renouvellement constant. La valeur durable de la civilisation classique chinoise ne réside pas simplement dans l’ancienneté de ses classiques, mais dans le fait que les principes fondamentaux et les valeurs qu’ils renferment demeurent ouverts à l’histoire et capables de se renouveler. La vitalité des études classiques ne tient pas seulement à la reconstitution et à l’étude critique du passé. Plus important encore, elles cherchent à puiser, au sein de la tradition classique, des ressources intellectuelles susceptibles de répondre aux interrogations de chaque époque, et explorent comment la capacité d’initiative d’une civilisation peut se réaliser tout en s’inscrivant dans la continuité de son histoire. Cultiver une telle conscience historique et restaurer cette capacité d’initiative constituent la véritable vocation des études classiques comme trait d’union entre le passé et le présent.
Li Zhen est chercheur associé à l’Institut de philosophie de l’Académie des Sciences sociales de Chine.