NETWORK DES SCIENCES SOCIALES DE CHINE
Littérature et Philosophie
ACCUEIL>RECHERCHES>Littérature et Philosophie
Le rôle de la philosophie chinoise à l'ère numérique
Source : Chinese Social Sciences Today 2026-04-20

Au XXIe siècle, l’avènement du numérique a radicalement modifié les modes d’existence et d’interaction entre les êtres humains. D’un côté, nous faisons l’expérience d’une fragmentation de la vie quotidienne et d’une perte de sa cohérence, ainsi que d’un sentiment de désarroi face à la diversité des conceptions sociales et aux conflits de valeurs. D’un autre côté, nous tombons inconsciemment dans une vénération de la technologie, voire dans une forme d’asservissement à cette dernière.

Dès sa genèse, la philosophie chinoise s’est évertuée à attribuer un sens et une valeur à l’existence humaine. Les contextes historiques se succédant, la philosophie chinoise a pris des formes différentes sans jamais cesser d’élargir ses horizons de pensée grâce à un développement disciplinaire particulier. Dans le contexte actuel de l’essor rapide et de la généralisation du numérique, la question se pose de savoir quel rôle la philosophie chinoise devrait assumer et quelle influence elle serait susceptible d’exercer.

Puiser la sagesse de la tradition culturelle

La philosophie chinoise a pour tradition de respecter la Voie (Dao) et de valoriser la Vertu (De). Face à la technique, elle a développé deux positions différentes : « guider la technique par le Dao » et « le Dao s’avance dans la technique ». Le Dao, concept fondamental de la philosophie chinoise traditionnelle, peut désigner la « voie », le « chemin », le « principe » ou encore l’« ordre » naturel qui régit l’univers. Parmi les philosophes chinois de l’Antiquité, certains estimaient qu’une application inappropriée de la technique pouvait nuire à l’harmonie intérieure de l'individu et à l'équilibre de la société. Mencius, par exemple, avertissait : « Le choix en matière de technique requiert une grande prudence. »

D’autres penseurs soutenaient que la technique n’est pas seulement compatible avec la morale, mais qu’elle peut même s’y fondre complètement. Le philosophe Zhuangzi l’exprime ainsi : « La Vertu, c’est ce qui s’harmonise avec le Ciel et la Terre. La Voie, c’est ce qui traverse tous les êtres. Les affaires, c’est ce qui permet de gouverner les hommes. La technique, c’est ce qui relève de l’habileté pratique. Or, la technique s’intègre aux affaires, les affaires s’intègrent à la justice, la justice s’intègre à la Vertu, la Vertu s’intègre à la Voie, et la Voie s’intègre au Ciel. »

Qu’il s’agisse de « guider la technique par la Voie » ou de « la Voie s’avance dans la technique », la manière dont la philosophie chinoise envisage la technique et ses usages offre sans aucun doute une source d'inspiration précieuse pour les sociétés contemporaines dans leurs efforts pour harmoniser les relations entre l’homme et les choses, entre le corps et l’esprit, ainsi qu’entre l’homme et la nature.  Toutefois, le vrai défi auquel le monde moderne est confronté dépasse de loin la question de savoir comment percevoir et utiliser les technologies numériques. Le défi plus fondamental est le suivant : il nous faut répondre aux transformations plus profondes provoquées par l’accélération de la modernité due aux technologies numériques, et il nous faut repenser, au sein d’une société numérique, comment reconstruire nos modes de vie et renouveler notre vie intérieure.

La philosophie chinoise a toujours été attachée au monde concret et à la vie quotidienne. La préoccupation confucéenne pour le quotidien se manifeste, sur le plan socioculturel, dans des pratiques normatives telles que les « cinq relations fondamentales ». Celles-ci établissent un ordre dans la vie quotidienne et permettent aux individus — souvent sans en avoir pleinement conscience — de cultiver le sens et la sagesse. En même temps, elles garantissent la continuité historique et la transmission de la culture.

Les réflexions taoïstes sur la nature humaine et l’état idéal de l’homme diffèrent de celles du confucianisme. La pensée taoïste s’oppose à tout ce qui nuit à la nature fondamentale de l’homme ou la trahit, et ne cesse jamais de chercher l’état idéal de l’être humain. Cependant, les deux écoles, confucéenne et taoïste, évitent toute coupure avec le concret et le réel, et l’une comme l’autre cherchent à accomplir leur visée ultime dans les pratiques de la vie quotidienne.

Les missions contemporaines de la philosophie chinoise

La société numérique peut être comprise comme une forme extrême de la société technologique. La prolifération de la rationalité instrumentale au sein d’une société technologique a engendré un individualisme excessif, le culte de l’argent, l’utilitarisme et l’opportunisme. Elle a également contribué à l’aliénation des relations interpersonnelles et à un accroissement des sentiments de solitude et d’anxiété. Ces phénomènes sont encore plus marqués à l’ère du numérique, où ils se concentrent et se manifestent par un nihilisme des valeurs, la perte de sens et l’affaiblissement de la morale. L’ordre rationnel de l’existence sociale s’en trouve perturbé, ce qui rend urgente la reconstruction de la rationalité morale et de la rationalité axiologique.

Face aux défis de la modernité auxquels se trouve confrontée l’humanité à l’ère du numérique, la question de savoir comment réactiver la portée pratique de la philosophie chinoise dans ces nouvelles conditions historiques constitue une tâche urgente pour les chercheurs contemporains en philosophie chinoise. Comment la philosophie chinoise peut-elle s’ancrer dans le vécu du plus grand nombre et, par une réflexion adaptée à son époque, « interpréter l’ancienne civilisation afin d’aider à la nouvelle mission » ? Voilà une problématique qui mérite toute notre attention.

Premièrement, il s’agit de prendre appui sur le vécu du plus grand nombre et d’intervenir dans le monde réel, d’y apporter une sagesse empirique et une perspicacité pratique. Une caractéristique majeure de l’ère numérique réside dans la virtualisation du réel, qui affranchit en partie l’être humain de sa dépendance à l’égard des fondements matériels du monde et de leurs lois, tout en permettant l’imitation, la reconfiguration, l’extension et le complément du réel. Pourtant, une dépendance excessive ou une immersion trop profonde dans la réalité virtuelle tend à occulter la profondeur des relations humaines et à faire émerger des problématiques sociales d’une complexité accrue.

En réponse à la « colonisation » du monde vécu par les systèmes numériques et à la dévalorisation de la substance traditionnelle de l’expérience vécue, la philosophie chinoise doit mobiliser ses ressources propres — ce savoir vivant et cette sagesse pratique « élaborés et mûris au sein du champ des expériences vécues » — pour encourager les citoyens à s’engager activement dans le monde vécu. En exploitant son avantage à manifester et à pratiquer le Dao dans les actions et usages quotidiens, elle pourrait fournir des ressources intellectuelles propres à surmonter la relation d’aliénation entre l’homme et le monde à l’ère numérique, et à empêcher les individus de devenir de simples appendices des réseaux, et ainsi aider à reconstruire une vie spirituelle porteuse de sens.

L’individu peut également puiser dans la philosophie chinoise une force spirituelle autonome et éclairée, lui permettant, tout en bénéficiant d’un accès à une information abondante et à un espace de liberté, d’éviter une dépendance excessive aux réseaux et l’angoisse profonde de la perte de soi qui l’accompagne, et de retrouver ainsi la maîtrise de l’ensemble des sphères de son existence.

Grâce à la culture de l’éthique relationnelle inhérente à la notion confucéenne de « l’unité organique de la bienveillance qui considère toutes choses comme un seul corps », ainsi qu’à l’accumulation des liens affectifs construits à travers les relations interpersonnelles du quotidien, l’individu peut en partie surmonter l’aliénation et le sentiment d’étrangeté associés à l’existence virtuelle. Il lui devient alors possible de sortir progressivement de l’enfermement d’un moi étroit et autocentré, de se rouvrir au monde réel et de s’y intégrer, de retrouver la capacité d’une communication authentique et d’aimer, et, ce faisant, de faire émerger une individualité vivante et singulière.

La conception et la pratique de « l’harmonie par les rites et la musique » offrent également à l’individu un soutien, à l’échelle de la famille, de la communauté, du territoire, voire de l’État, pour reconstruire un ordre de la vie et des valeurs, fonder des identités spirituelles et culturelles partagées, et atténuer la perte de sens induite par la symbolisation numérique ainsi que la solitude et le désarroi plus profonds qui en découlent. Par ailleurs, la quête d’un idéal de la personnalité et d’une élévation spirituelle contribue quant à elle à remédier à la dissonance psychocorporelle de l’homme moderne, ainsi qu’à la simplification et à la superficialisation de l’existence humaine, en rendant l’homme moderne à nouveau sensible à la grandeur et à la dimension sacrée de l’idéal.

Deuxièmement, il convient de promouvoir le principe d’« harmonie sans uniformité » ainsi que l’éthique confucéenne de réciprocité afin de surmonter les conflits de valeurs éthiques. Le cyberespace doit rester un champ pluriel, ouvert et inclusif, où sont valorisées la tolérance des différences culturelles et la diversité des modes de vie. Les individus issus de différentes cultures et régions devraient, au sein d’une pluralité d’horizons éthiques, rechercher un consensus moral qui leur permette de vivre ensemble, ainsi que des affinités esthétiques partagées.

Une nouvelle morale de l’ère numérique centrée sur la coexistence et l’inclusion peut s’inspirer des idéaux confucéens d’harmonie sans uniformité et du principe de réciprocité formulé par l’adage « ce que tu ne souhaites pas pour toi-même, ne l’impose pas à autrui ». Elle invite à respecter les différences, à accepter les contradictions, à rechercher l’accord et à privilégier la concertation raisonnée. Dans cette perspective, les divers goûts, voix et émotions peuvent s’exprimer librement, permettant à l’être humain de se développer de manière plus complète, plus riche et plus authentique.

L’éthique confucéenne encourage et valorise l’examen de soi et la responsabilité morale, tout en appelant à « considérer tous les hommes comme ses frères et sœurs, et tous les êtres comme ses compagnons », à « rechercher l’accord tout en préservant les différences » et à « faire l’unité de la connaissance et de l’action ». Ces concepts offrent de précieuses ressources pour la construction des relations interpersonnelles modernes et l’élaboration de nouveaux cadres éthiques dans la société contemporaine.

Troisièmement, il est nécessaire d’intégrer la rationalité instrumentale à la rationalité axiologique afin de surmonter la logique de réification. L’un des traits majeurs de l’ère numérique tient à l’alliance entre les technologies numériques et le capital, qui fragilise la position du sujet humain tout en attirant simultanément les individus dans un système de compétition mû par la quête de la renommée et du profit.

La construction d’une Chine numérique représente une tendance inévitable du développement social, permettant aux gens de bénéficier des commodités et de l’intelligence apportées par les technologies numériques. Pourtant, sous l’emprise de la logique du capital, le travail numérique tend à aliéner de manière globale l’individu et ses activités cognitives, à occulter sa singularité propre et son individualité, et le réduire à des données abstraites relevant d’une rationalité objectivante. La société doit donc demeurer vigilante face à la collusion entre le numérique et le capital, transformer les rapports de production inégalitaires, afin que les technologies numériques deviennent un substrat bénéfique à l’édification d’une communauté de destin partagé pour l’humanité. Les individus, quant à eux, doivent cultiver la créativité et l’esprit d’innovation afin de résister à la marginalisation et à la réification sous l’expansion du capital. Par leur vitalité créatrice, ils peuvent activement élargir leur monde vécu et leur horizon de sens tout en façonnant des personnalités indépendantes et pleinement constituées.

La philosophie chinoise — en particulier la tradition confucéenne — accorde une grande importance à la rationalité axiologique, en portant une attention particulière au sens de la vie humaine ainsi qu’à la réalisation des valeurs. Elle offre ainsi des ressources intellectuelles pour résister à la fragmentation de la vie quotidienne et à l’érosion de l’unité intérieure engendrées par la division du savoir, les systèmes de spécialisation et la domination technologique dans la société moderne.

Pour dépasser la logique de réification, il convient de faire de la rationalité axiologique le principe directeur de la rationalité instrumentale, afin de conférer au développement des technologies numériques une véritable dimension humaniste. Tout en reconnaissant l’importance de la rationalité cognitive, il s’agit de maintenir la primauté fondamentale de la vertu, de fournir à la vie individuelle une vision du monde cohérente ainsi qu’un fondement axiologique solide, permettant à l’être humain de manifester la vertu, de cultiver la droiture et de rechercher l’harmonie dans le Dao. C’est à cette condition que l’on pourra progressivement se rapprocher de l’objectif fondamental qu’est l’émancipation humaine et le développement libre et intégral de tous.

 

Wang Wenjuan est professeure associée à l’École de marxisme de l’Institut de technologie de Pékin. Cet article a été édité et extrait de l’Histoire de la philosophie chinoise, numéro 5, 2025.

Edité par:Zhao Xin
  • Copyright © CSSN All Rights Reserved
  • Copyright © 2023 CSSN All Rights Reserved