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La méthode du “récit chinois” impulse de nouvelles perspectives dans la littérature mondiale
Source : Chinese Social Sciences Today 2025-10-10

Photo d'archives : Blanche et Bleue, ou Les deux couleuvres-fées est une traduction française du conte populaire chinois classique « La Légende du Serpent Blanc », réalisée au XIXe siècle par le sinologue français Stanislas Julien.

Le « récit chinois » puise ses racines dans le contexte historique de la Chine, porte en lui le patrimoine génétique culturel chinois, s’ancre dans l’expérience chinoise et incarne une philosophie propre à la Chine. À travers une narration résolument chinoise, il met en lumière une esthétique chinoise. En tant qu’essence de la civilisation chinoise, il représente la subjectivité et la créativité de l’esprit chinois. Le récit chinois rassemble les expériences et émotions partagées du peuple chinois, reflétant ses idées, ses coutumes, ses modes de vie et son tempérament spirituel. Il constitue la chronique des événements et des processus de développement au sein de la communauté multiethnique de la nation chinoise, et, au fil des mutations historiques, il manifeste une contemporanéité, un réalisme et une innovation vivants. Il possède non seulement une profondeur historique, mais aussi une texture actuelle, ainsi qu’une richesse de implications culturelles et politiques.

Nouveau type de discours aux caractéristiques chinoises

Grâce à une transformation créative et à un développement innovant, le récit chinois est également devenu un vecteur essentiel des institutions distinctives de la Chine, de sa voie vers la modernisation et de son rayonnement international. En tant que cadre narratif, le récit chinois a été cité, interprété, traduit, adapté et transformé dans la littérature mondiale, circulant avec des qualités classiques, nationales et mondiales. Il ne s'agit pas simplement d'une histoire sur la Chine ou d'une histoire située en Chine ; mais plutôt d'un récit qui puise ses sources en Chine tout en appartenant au monde.

Dans son processus de diffusion, le récit chinois a été maintes fois cité et réinterprété, donnant naissance à des « nouvelles histoires » à dimension mondiale qui s'intègrent dans des narrations mondiales complexes. Les récits chinois ne sont ni des clichés évidents, ni des concepts externalisés, ni des allégories historiques pré-écrites. Ils reflètent plutôt l'esprit de la nation, l'essence culturelle et les valeurs de l'époque — ce sont des trésors continuellement excavés, construits et innovés.

En érigeant le récit chinois à la fois en méthode et en position épistémique, nous pouvons explorer un nouveau type de discours aux caractéristiques chinoises distinctives. Ceci implique : d'étudier systématiquement — par une archéologie intellectuelle — les motivations, modèles, formes et stratégies que la littérature mondiale déploie pour citer et interpréter les récits chinois ; de construire une généalogie mondiale du récit chinois tout en révélant les mécanismes culturels de la littérature mondiale ; et d'articuler les perspectives de la folkloristique, de la sociologie, des études culturelles, des sciences de la communication et de l'anthropologie.

Au sein de la littérature mondiale, cette approche étudie les mécanismes de production des savoirs entourant les récits chinois, en incluant les dimensions discursive, communicative et motivationnelle, tout en mettant en lumière la force motrice et l'efficacité des récits chinois dans l'avancement de la civilisation moderne.

La mise en lumière de la portée mondiale de la culture chinoise

L'importance de considérer le récit chinois comme une méthode réside dans le renforcement de la subjectivité de la culture chinoise within un contexte mondialisé et multiculturel, tout en soulignant sa signification et sa valeur pour le monde. Qu'il s'agisse de textes littéraires, politiques, culturels ou philosophiques, les récits chinois finissent par se transformer en ressources intellectuelles et en forces motrices du savoir capables de transformer la réalité. En tant que l'une des sources clés du savoir mondial, la Chine peut influencer la production des connaissances internationales grâce à la diffusion mondiale du récit chinois, offrant ainsi une perspective chinoise pour examiner et interpréter la littérature mondiale.

Il convient de noter que le simple traçage de la diffusion et de l'échelle des récits chinois dans les systèmes de savoir et les narrations discursives occidentaux ne révèle pas pleinement leur signification. De même, les motivations de la traduction, le contenu des adaptations et leur influence ne sauraient être saisis uniquement par des cartes thermiques ou des mesures quantitatives. En employant les techniques des humanités numériques pour renforcer la recherche empirique sur de vastes corpus textuels, et en clarifiant l'intertextualité, l'influence et les contextes de reproduction discursive, nous pouvons mieux présenter la présence multidimensionnelle et dynamique du discours chinois dans la littérature mondiale. Une telle approche soutient également la transformation créative des théories culturelles et des ressources discursives traditionnelles chinoises.

Par le dialogue interculturel et les échanges mutuels, il est possible de dépasser les préjugés culturels et de combler le fossé civilisationnel. Ces efforts permettent de transmettre au monde les valeurs positives et le noyau culturel de la Chine, tout en soulignant l'influence et la portée universelle du discours chinois au sein de la littérature et de la culture mondiales.

Transcender les frontières linguistiques et nationales

Le récit chinois n'est pas seulement un vecteur de narrations littéraires, intellectuelles et idéologiques, mais aussi un champ et une méthode pour appréhender la relation soi-autrui. Cette perspective nous permet d'examiner les rôles passés et potentiels du discours chinois dans la littérature mondiale, ainsi que sa participation à la production des savoirs humains et au développement social et civilisationnel.

Prenant le récit chinois L'Orphelin de la famille Zhao comme exemple typique, son intrigue a été maintes fois adaptée à travers différents contextes historiques et culturels, transcendant les frontières linguistiques et nationales pour entrer dans la littérature mondiale et générer une riche variété de « nouvelles histoires ». Ce processus démontre à la fois l'universalité de l'esthétique littéraire et la diversité des motivations et des modes d'adaptation dans différents pays. Parmi les exemples notables figurent : la satire politique britannique The Chinese Orphan: An Historical Tragedy (William Hatchett), le drame des Lumières françaises L'Orphelin de la Chine (Voltaire), la célébration patriotique irlandaise The Orphan of China (Arthur Murphy), le roman d'éducation allemand Der goldene Spiegel (Christoph Martin Wieland), et la pièce de kabuki japonaise Sugawara Denju Tenarai Kagami, qui allie morale confucéenne et esprit samouraï.

Ainsi, dans l'histoire des traductions, adaptations et réinterprétations, L'Orphelin de la famille Zhao démontre non seulement la vitalité créative des récits chinois, mais révèle aussi les multiples façons dont la littérature mondiale a interprété l'éthique confucéenne et les valeurs morales chinoises. Parallèlement, sa dissémination mondiale ne suit ni une trajectoire linéaire ni un modèle uniforme ; elle est à la fois expansive, cumulative et transformative.

Son expansion se manifeste dans la diffusion des textes. À partir de la traduction du missionnaire français Joseph Henri Marie de Prémare, L'Orphelin de la famille Zhao a été adapté en romans, pièces de théâtre et autres formes, et traduit en de multiples langues dont l'anglais, l'allemand, l'italien, le russe, le polonais et l'espagnol. Sa nature cumulative se reflète dans une dissémination stratifiée. L'adaptation de Voltaire, L'Orphelin de la Chine, est devenue un texte dérivé largement cité dans l'Europe du XVIIIe siècle, engendrant au moins quatre adaptations supplémentaires et six traductions, circulant comme best-sellers ou représentations scéniques dans divers pays. Après les années 1770, la réception de l'œuvre s'est déplacée de la Grande-Bretagne et de la France vers l'Allemagne et la Russie, où elle exerça une influence considérable, particulièrement auprès de la cour et des classes supérieures russes. Sa nature transformative émerge dans le processus d'adaptation. Les personnages dramatiques, la structure narrative et les cadres temporels furent reconfigurés, et tandis que l'histoire interagissait avec les cultures étrangères, elle absorba des éléments externes et s'est localisée.

En somme, L'Orphelin de la famille Zhao présente un tissage narratif à la fois classique, romantique, moderne, national et mondial, entrelaçant de multiples dimensions. Pour étudier la généalogie mondiale des récits chinois, il nous faut dépasser les voyages internationaux d'un texte isolé et adopter un cadre méthodologique élargi. Le récit n'est pas l'aboutissement de la production des savoirs, mais le point de départ de leur reproduction.

Dans leur dissémination et évolution mondiales, les récits chinois franchissent les frontières temporelles, spatiales et cognitives, donnant naissance à des textes variants à la portée mondiale. Dans différents contextes historiques et culturels, ces récits font l'objet de réinterprétations continues, démontrant leur rôle de forces motrices du savoir dans la formation de la civilisation mondiale. Par exemple, « La Légende du Serpent Blanc » est entrée en Occident en 1834 grâce à la traduction du sinologue français Stanislas Julien. Au cours des échanges culturels sino-occidentaux, elle a fait l'objet de traductions créatives, de citations, d'interprétations et d'adaptations en multiples langues, incluant l'anglais, le français, l'allemand, le polonais, le croate, l'albanais et le macédonien.

Au cours de sa circulation de près de deux siècles, « La Légende du Serpent Blanc » a porté des fonctions narratives diverses — allant de la documentation folklorique et l'instruction morale à l'autonomisation politique et la réflexion philosophique. Elle a franchi les barrières linguistiques, établi des connexions avec de nouvelles formes artistiques et modalités culturelles à travers le temps et l'espace, et, grâce à une diffusion multimodale et transmédiatique, accompli une reconstruction dynamique du sens, une recréation émotionnelle et une restructuration éthique, générant une riche imagination culturelle partagée.

Transformer l'objet d'étude en méthode

Aborder la littérature mondiale par le prisme du récit chinois commence par la méthodologisation du récit lui-même. Cela implique de relativiser les standards européens, d'examiner la littérature mondiale en tant qu'objet, et de chercher à reconstruire une nouvelle perspective historique et théorique. En utilisant le récit chinois comme médium, point de référence, perspective et justification, cette approche enrichit le paysage littéraire mondial et affirme la subjectivité culturelle chinoise dans un contexte multiculturel et mondialisé. Elle permet également de construire une généalogie mondiale des récits chinois et d'identifier les méthodes par lesquelles ils circulent globalement, révélant les mécanismes du discours chinois à l'échelle mondiale.

La recherche en littérature mondiale qui prend le récit chinois pour méthode ne cherche ni les exceptions chinoises ni les adaptations within les systèmes discursifs occidentaux. Elle interroge plutôt la formation de la subjectivité du récit chinois, en inscrivant l'agency culturelle chinoise dans les cadres de savoir mondiaux, en dépassant le binarisme simpliste Orient-Occident et en résistant à une surestimation de la « spécificité régionale ». Cette approche génère un « discours chinois critique », en explorant les modalités d'intervention, de participation et d'organisation de la production des savoirs chinois, aidant les récits chinois à passer de la marge au centre et favorisant un changement de paradigme dans la production des savoirs chinois.

En résumé, utiliser le récit chinois comme méthode dans la recherche en littérature mondiale transforme celui-ci d'objet d'étude en outil méthodologique. Sur le plan méthodologique, cette approche remet en cause les modèles occidentaux, faisant du récit chinois à la fois un chemin et un champ pour comprendre le monde et réfléchir à la culture chinoise. Cela représente un déplacement de la posture de recherche, une réorientation du regard et un changement de paradigme, ainsi qu'un mode de dialogue critique et égalitaire. Par une interaction complémentaire, comparative et de validation mutuelle avec divers discours, elle refaçonne le système de savoir mondial.
 

Zhang Fan est professeure à l'Institut des Recherches littéraires de l'Université des Études internationales de Shanghai.

Edité par:Zhao Xin
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