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L’histoire environnementale comme « histoire-racine »
Source : Chinese Social Sciences Today 2026-09-29


Photo d’archives : L’édition chinoise de Qu’est-ce que l’histoire environnementale ? de J. Donald Hughes, traduite par Mei Xueqin

L’histoire environnementale a émergé dans la seconde moitié du XXe siècle et s’est progressivement affirmée comme un champ historique à part entière, au même titre que l’histoire politique, économique, sociale ou culturelle. Après un demi-siècle de développement, il est désormais possible d’approfondir et de systématiser la réflexion sur ce qui fait sa spécificité. Elle peut ainsi être appréhendée comme une forme d’« histoire-racine ». Explorer cette notion de « racine » offre une voie particulièrement féconde pour mieux saisir à la fois les fondements et l’originalité de l’histoire environnementale.

L’origine et les fondements de l’histoire environnementale

Appréhender l’histoire environnementale comme une « histoire-racine » suppose d’abord d’interroger les conditions de son émergence et les fondements sur lesquels s’est construit son développement scientifique. Il convient ainsi de remonter à ses racines pour mieux comprendre ce qui fonde sa spécificité.

On considère généralement que l’histoire environnementale a émergé dans les années 1960 et 1970, dans un contexte marqué par l’aggravation des problèmes environnementaux et l’essor des mouvements écologistes. Certains historiens américains ont alors commencé à dépasser les frontières disciplinaires établies, en puisant dans l’écologie et dans d’autres sciences naturelles des concepts, des théories et des méthodes. Ce faisant, ils ont commencé à repenser le sens des « affaires humaines » et à reconnaître la « valeur intrinsèque de la nature ». Roderick Nash fut également parmi les premiers historiens à employer le terme « histoire environnementale ». Confronté à de graves épisodes de pollution affectant son cadre de vie et son lieu de travail, il fut également l’un des premiers à développer l’enseignement et la recherche en histoire environnementale. À l’instar de Nash, de nombreux historiens américains furent profondément marqués par l’ampleur des problèmes environnementaux. J. Donald Hughes, John Opie, Donald Worster et Susan Flader, figures pionnières de l’histoire environnementale, furent directement témoins de la crise environnementale des années 1960 et 1970 et participèrent aux mouvements de défense de l’environnement.

C’est la raison pour laquelle Worster, dans son article « Pourquoi avons-nous besoin de l’histoire environnementale ? », souligne que la recherche historique doit évoluer avec son temps et se confronter à la crise environnementale mondiale. Hughes écrit quant à lui, dans le livre Qu’est-ce que l’histoire environnementale ? que, tout comme l’histoire des femmes, l’histoire des minorités ethniques et l’histoire de l’enfance, l’histoire environnementale est le plus souvent issue de mouvements sociaux et politiques, ses racines s’entremêlant elles aussi avec celles qui ont engendré le conservationnisme et le mouvement écologiste. Cette origine trouve son ancrage dans la gravité des problèmes environnementaux, ou dans ce que l’on pourrait appeler « notre crise écologique » : une crise existentielle qui, transcendant les différences de race, de nation et même d’espèce, met en jeu la survie de tous. Elle soulève une question fondamentale quant à la pérennité de la civilisation humaine, de la vie sur Terre, voire de la planète vivante elle-même.

Face à la crise écologique, les historiens de l’environnement se sont attachés à étudier de manière systématique toutes les interactions entre les sociétés du passé et le monde non humain, en cherchant à comprendre le rôle et la place de la nature dans la vie humaine. Ils ont non seulement repris à leur compte le principe historiographique de l’histoire « par le bas » cher aux historiens sociaux, mais ont également poussé plus loin cette démarche, allant jusqu’à « plonger au cœur de la Terre elle-même ». Parallèlement, ils ont entrepris de « remonter de la Terre vers le monde humain », afin de mieux comprendre ces relations. Partant des problèmes environnementaux contemporains, ils ont progressivement dégagé diverses voies d’accès au monde naturel du passé. Découvrir la nature dans l’histoire, ou faire entrer la « nature dans l’histoire », est ainsi devenu une nouvelle mission pour la discipline historique. Les historiens de l’environnement ont également développé une orientation intellectuelle spécifique, reconnaissant l’importance d’apprendre des scientifiques, en particulier des écologues, afin de mieux comprendre la nature et, sur cette base, d’analyser et d’écrire de manière plus complète l’histoire des relations et des interactions entre les sociétés humaines et le monde naturel. Cette orientation constitue le fondement même de l’histoire environnementale et contribue à expliquer pourquoi celle-ci peut être comprise comme une « histoire-racine ».

Comment l’histoire environnementale est-elle devenue une « histoire-racine » ?

Comment, dans la pratique de la recherche scientifique, l’histoire environnementale s’est-elle constituée en « histoire-racine » ? Pour répondre à cette question, il convient tout d’abord de revenir sur sa définition. Les chercheurs, en Chine comme à l’étranger, en ont proposé de nombreuses. Du point de vue de son objet d’étude, l’histoire environnementale peut se définir, en termes simples, comme l’histoire des relations entre les sociétés humaines et la nature. Sur le plan historiographique, elle constitue une nouvelle discipline, qui prend pour catégorie fondamentale les systèmes socio-écologiques inscrits dans un espace et un temps donnés, étudie l’évolution des interactions entre les sociétés humaines et l’environnement naturel, met l’accent sur la globalité de ces systèmes et leurs liens organiques internes, et se caractérise par son approche intégrative et interdisciplinaire. Cette conception a favorisé le rapprochement de chercheurs issus des sciences naturelles, des sciences humaines et des sciences sociales, partageant un même intérêt pour les questions environnementales. Elle a ainsi donné naissance à une communauté scientifique fortement interdisciplinaire, que l’on peut qualifier d’« école de l’histoire environnementale ». Cette communauté a créé de vastes espaces d’échanges scientifiques à travers des sociétés savantes, des associations et d’autres organisations universitaires consacrées à l’histoire environnementale, ainsi que par l’intermédiaire de revues telles que Environmental History et Environment and History. Cette communauté scientifique a ainsi insufflé un dynamisme considérable à l’histoire environnementale, favorisant la publication continue d’ouvrages et d’articles ainsi que l’émergence de nouvelles idées.

Cette nouvelle communauté scientifique a construit un système de connaissances historiques multidimensionnel, qui se manifeste notamment à travers les nombreux concepts nouveaux développés depuis que l’histoire environnementale s’est constituée en nouveau champ de recherche. Ainsi, l’histoire environnementale constitue non seulement un domaine doté de caractéristiques propres et d’une cohérence interne, mais elle contribue également à renouveler les champs de recherche historiques existants, ce qui témoigne de son apport au développement de la discipline historique. Comme le souligne Hughes, l’histoire environnementale est utile parce qu’elle permet d’enrichir les préoccupations plus traditionnelles des historiens — la guerre, la diplomatie, la politique, le droit, l’économie, la technologie, les sciences, la philosophie, l’art et la littérature — en leur apportant des connaissances fondamentales et de nouvelles perspectives ; elle permet également de révéler les relations entre ces préoccupations et les processus sous-jacents à l’œuvre dans le monde matériel et le monde vivant. Dans cette perspective, l’histoire environnementale peut être comparée à une trame qui vient croiser les différentes « chaînes » que constituent les domaines ou disciplines, pour faire émerger de nouveaux sous-domaines ou de nouvelles branches de recherche. Cette fonction peut être désignée par l’expression « greffer les racines et relier les ramifications » : l’histoire environnementale apporte de nouvelles perspectives aux objets et aux thèmes familiers de la recherche historique et, ce faisant, contribue à renouveler et à transformer la discipline elle-même.

Dans ce processus, les historiens de l’environnement ont élaboré de nouvelles formes d’histoire, notamment l’histoire mondiale, l’histoire régionale, l’histoire nationale et les histoires spécialisées. Au sens large, ces approches sont nouvelles en ce qu’elles s’intéressent à l’évolution des relations entre les sociétés humaines et la nature et qu’elles examinent les affaires humaines sous un angle écologique. Elles interrogent les effets des transformations des forces naturelles sur les différentes sociétés, la manière dont celles-ci exploitent et maîtrisent leur environnement naturel, l’évolution de la compréhension et de la perception de l’environnement par les sociétés humaines, la formation des connaissances relatives à des territoires particuliers, ainsi que l’influence des valeurs sociales et des conflits humains sur les écosystèmes à différentes échelles, du local au mondial. Cette approche historique se distingue des démarches antérieures, centrées sur le fonctionnement interne des sociétés humaines. Elle met au contraire au jour de multiples dimensions du passé, dans lesquelles les relations sociales et les interactions entre les sociétés humaines et la nature sont étroitement imbriquées.

Ces nouvelles formes d’histoire, façonnées par les multiples interactions entre les sociétés humaines et la nature, révèlent comment l’histoire environnementale, en tant qu’« histoire-racine », a transformé la théorie de l’histoire. Cette transformation ne se limite pas à un élargissement des thèmes de recherche ; elle s’étend jusqu’aux fondements philosophiques de l’histoire elle-même, offrant de nouvelles réponses à des questions fondamentales de la philosophie de l’histoire : Qu’est-ce que l’histoire ? Comment la connaître ? Comment l’étudier ?

Repenser l’ontologie, l’épistémologie et la méthodologie de l’histoire

La philosophie traditionnelle de l’histoire considère généralement l’histoire comme le produit de la volonté et de l’action humaines, la nature n’étant envisagée que comme le cadre de l’activité humaine ou comme une ressource à exploiter. L’histoire environnementale remet en question cette ontologie anthropocentrée en refusant de considérer l’humanité comme le seul protagoniste et la mesure absolue de l’histoire. Elle reconnaît au contraire à la nature non humaine une agentivité, qui devient ainsi elle aussi un acteur de l’histoire. Le sujet de l’histoire passe ainsi de l’humanité seule à un ensemble composite formé par l’homme et la nature. Cette approche transforme également la conception du temps historique et la logique de la narration historique. Le « temps profond », qui englobe notamment le temps géologique et le temps climatique, est introduit dans l’analyse historique, faisant apparaître la succession des dynasties humaines comme brèves et fragiles au regard des rythmes du monde naturel. Le récit historique ne se réduit plus aux vicissitudes de la politique ou de l’économie : il devient aussi le récit de l’évolution du système vivant de la Terre. La dynamique fondamentale de l’histoire réside alors dans les interactions et les échanges d’énergie entre les sociétés humaines et leur environnement naturel.

Avec cette transformation de l’ontologie de l’histoire, la connaissance historique s’en trouve elle aussi modifiée. Dans la perspective de l’histoire environnementale, les événements historiques ne sont plus considérés comme le résultat d’une cause politique ou économique unique, mais comme l’action conjointe de facteurs humains et non humains. Ainsi, une pandémie peut résulter de l’interaction entre des facteurs biologiques, tels que des bactéries ou des virus (la nature), des changements environnementaux (l’écologie) et des activités humaines (la société). La connaissance historique passe donc de la recherche d’une cause unique et de lois générales à l’analyse de réseaux complexes d’acteurs. Comme la nature « silencieuse » ne peut pas se faire entendre à travers les sources historiques, l’enquête historique doit dépasser la dépendance excessive à l’égard des sources textuelles et intégrer activement des sources non textuelles — notamment les données issues de méthodes empruntées aux sciences naturelles telles que l’analyse des carottes glaciaires, des cernes des arbres et du pollen — et les interpréter dans une perspective propre aux sciences humaines. Cela exige des historiens qu’ils dépassent une conception de l’histoire comme simple construction culturelle et reconnaissent l’existence d’une nature matérielle autonome, qui répond aux activités humaines tout en les contraignant.

Ces transformations ontologiques et épistémologiques trouvent finalement leur expression dans les innovations méthodologiques. Par son orientation intellectuelle propre, l’histoire environnementale franchit les frontières entre les sociétés humaines et le monde naturel et adopte une pratique historique résolument interdisciplinaire. La recherche historique n’est donc plus confinée aux sciences humaines et sociales. Les historiens doivent également collaborer étroitement avec des spécialistes des sciences naturelles, tels que les géologues, les climatologues et les biologistes, afin d’établir un pont entre les données scientifiques et l’interprétation historique.

Les réflexions qui précèdent mettent en évidence les innovations apportées par l’histoire environnementale à l’ontologie, à l’épistémologie et à la méthodologie de l’histoire. Elles montrent que l’histoire environnementale contribue à faire évoluer la philosophie de l’histoire vers un nouveau paradigme progressivement façonné par la conscience écologique. Elles nous invitent à considérer que la frontière entre nature et société est une construction humaine, tandis que l’histoire elle-même se déploie à leur intersection. La tâche de l’historien ne consiste donc pas à observer les événements à bonne distance, en sécurité, mais à examiner directement cet espace d’intersection. L’épreuve ultime de la connaissance historique ne réside pas seulement dans la cohérence interne de ses récits, mais aussi dans sa capacité à aider les sociétés humaines à comprendre et à répondre aux crises écologiques du monde réel.

Ainsi, comprendre l’histoire environnementale comme une « racine », c’est non seulement la considérer comme une branche de la discipline historique, mais aussi comme une logique sous-jacente à la recherche et à la narration historiques. Elle nous rappelle que toute histoire humaine est, en définitive, une partie de l’histoire de la Terre. En ce sens, l’histoire environnementale, en tant qu’« histoire-racine », nous offre une représentation du passé plus complexe, plus humble et plus proche de la réalité — une représentation qui, tout en analysant avec lucidité l’enchevêtrement de la nature et de la société, demeure animée d’une profonde sollicitude à l’égard du destin de l’humanité.

 

Mei Xueqin est professeure au Département d’histoire de l’Université Tsinghua.
Edité par:Zhao Xin