
Photo d’archives : Ensemble de données multimodal consacré aux inscriptions sur os oraculaires (OBIMD), développé conjointement par l’Université normale d’Anyang, Tencent et l’Université de Xiamen
Depuis le tournant du XXIe siècle, l’intégration croissante du big data et de l’intelligence artificielle (IA) s’est imposée comme un puissant vecteur de transformation dans la préservation, l’étude, la transmission, la diffusion et la valorisation des inscriptions sur os oraculaires. Ces technologies ouvrent également de nouvelles perspectives pour mettre au jour les informations historiques et culturelles fondamentales sur la dynastie Shang (1600–1046 av. J.-C.) consignées dans ces inscriptions, ainsi que pour analyser l’évolution des croyances religieuses et de la pensée intellectuelle dans la Chine ancienne. Leur impact dépasse largement l’introduction de nouveaux outils et méthodes de recherche : le big data et l’IA contribuent à redéfinir les objets et les orientations de la recherche, les modes de production des connaissances et, plus largement, l’écosystème scientifique du domaine. De ces transformations émerge un nouveau champ interdisciplinaire, celui des « études numériques et intelligentes des os oraculaires » qui contribue à faire évoluer les études sur les os oraculaires vers une forme d’« histoire computationnelle », fondée sur l’exploitation des données, la collaboration entre l’humain et la machine et l’analyse à grande échelle.
La collecte intégrée des données et la production de données de haute qualité
L’exploitation efficace du big data et de l’IA dans les études sur les os oraculaires repose avant tout sur la disponibilité de données primaires systématiques, précises et de haute qualité. La collecte, la documentation et l’organisation systématiques des matériaux relatifs aux os oraculaires constituent ainsi une condition essentielle à la création de bases de données à grande échelle et au développement de recherches assistées par l’IA.
Cette démarche ne se réduit pas à la simple numérisation des documents existants. Centrée sur l’artefact lui-même, elle vise à recueillir et à intégrer des informations multidimensionnelles avec un haut degré de précision. Chaque os oraculaire est considéré comme le support de multiples formes de données et de traces matérielles, dont la valeur dépasse largement le seul texte inscrit à sa surface. La documentation peut ainsi inclure la provenance de l’objet, son authentification, sa composition matérielle, le remontage des fragments, les traces de cinabre ou d’encre, les techniques de forage et de gravure, les marques microscopiques laissées par les outils, la modélisation tridimensionnelle, l’historique de conservation, ainsi que toute autre caractéristique susceptible d’être documentée ou extraite.
Dans la pratique, la collecte intégrée des données repose sur trois composantes principales : la conservation d’urgence des biens culturels, accompagnée d’un inventaire exhaustif des collections existantes ; l’imagerie à haute résolution et son traitement ; et la génération intelligente de fac-similés numériques. Parmi ces trois composantes, l’imagerie de haute qualité constitue le principal volet technologique. Trois techniques avancées sont actuellement mises en œuvre. La photographie numérique à haute résolution, la plus largement utilisée, est désormais devenue une pratique courante pour la numérisation des artefacts en os oraculaires. Les deux autres techniques sont l’imagerie par transformation de la réflectance (reflectance transformation imaging, RTI) et la photographie de fluorescence visible induite par ultraviolet (ultraviolet-induced visible fluorescence, UVF).
La collecte intégrée des données et la documentation détaillée constituent des opérations d’envergure, exigeantes tant en ressources humaines qu’en moyens technologiques, qui nécessitent une coopération étroite et durable entre plusieurs disciplines. Ces dernières années, d’importants projets de recherche et des investissements institutionnels soutenus, en Chine comme à l’étranger, ont largement contribué à la constitution de ressources de données massives sur les os oraculaires et au développement de la recherche assistée par l’IA. Un exemple représentatif est le Troisième supplément au Corpus des inscriptions sur os oraculaires, lancé en 2008 par l’équipe de Song Zhenhao à l’Institut d’histoire ancienne de l’Académie des Sciences sociales de Chine (ASSC). Ce projet recense les inscriptions absentes à la fois du Corpus des inscriptions sur os oraculaires et de son supplément, ainsi que des matériaux dispersés et des remontages de fragments récemment identifiés. Il devrait à terme documenter plus de 32 000 pièces d’os oraculaires. Parallèlement, des musées, des universités et des centres de recherche en Chine et à l’étranger ont également entrepris des programmes systématiques de numérisation et de documentation de leurs collections. Ces efforts coordonnés en faveur du « rapatriement numérique » des os oraculaires ont jeté des bases solides pour le développement de recherches fondées sur le big data et assistées par l’IA. Ils couvrent notamment la documentation des artefacts mis au jour, la numérisation à grande échelle des collections muséales, la numérisation des fonds conservés à l’étranger et le développement de la coopération internationale.
L’intégration du big data et la construction d’une plateforme de connaissances
Le volume considérable des matériaux relatifs aux os oraculaires rend de plus en plus difficile le recours aux catalogues imprimés traditionnels pour mener des recherches efficaces. Un nombre croissant de bases de données numériques et de ressources documentaires à grande échelle forme désormais un écosystème numérique, qui facilite considérablement l’accès aux matériaux nécessaires à la recherche contemporaine.
Les bases de données traditionnelles — notamment les catalogues d’inscriptions, les bases de données de caractères paléographiques, les bases de données consacrées au remontage de fragments et les bases de données des collections muséales — ont apporté une contribution essentielle au développement du domaine. Cependant, leur développement indépendant a également fait apparaître plusieurs limites. Premièrement, les normes de documentation, de description des métadonnées et d’encodage des caractères varient d’une institution à l’autre, ce qui complique l’interopérabilité des données. Deuxièmement, la plupart de ces bases fonctionnent encore comme des systèmes relativement cloisonnés, disposant de peu de mécanismes permettant leur interconnexion, ce qui entrave la comparaison, l’intégration et la recherche croisée des données. Troisièmement, la qualité des données est inégale et, faute de maintenance régulière et pérenne, certaines ressources ne sont plus actualisées ou comportent des liens devenus inactifs, ce qui affecte leur fiabilité et leur valeur scientifique à long terme. Enfin, les conditions d’accès constituent un obstacle supplémentaire : la plupart de ces bases ne sont pas librement accessibles, ce qui restreint la diffusion des recherches sur les os oraculaires et freine le développement de leurs applications dans le domaine de l’IA.
Pour remédier à ces limites structurelles, une nouvelle génération de plateformes de données intégrées a progressivement émergé, notamment la plateforme de données sur les inscriptions sur os oraculaires Yinqi Wenyuan et la plateforme numérique Jingyuan consacrée aux os oraculaires. Développée par le Laboratoire clé de traitement de l’information des inscriptions sur os oraculaires du ministère de l’Éducation à l’Université normale d’Anyang (AYNU), Yinqi Wenyuan constitue la plus grande plateforme de données massives à but non lucratif au monde consacrée aux ressources relatives aux os oraculaires. Elle fédère six grandes bases de données consacrées respectivement aux catalogues d’inscriptions, aux formes des caractères, aux ressources bibliographiques, au remontage des fragments, à la vérification des doublons et aux catalogues exhaustifs d’inscriptions. À elle seule, sa base de données de catalogues d’inscriptions rassemble 154 catalogues publiés et près de 240 000 images d’os oraculaires, permettant de gérer, d’interroger et de mettre en relation d’importants volumes de données au sein d’un système unifié.
Jingyuan, conçue et développée par Qin Peichao, doctorant au Département d’études est-asiatiques de l’Université de Cambridge, constitue une autre initiative numérique majeure. Sa première réalisation d’envergure est la base de données en haute définition des caractères d’os oraculaires Jingyuan. La plateforme intègre également un moteur de recherche multimodal performant, un système de saisie intelligente et plusieurs outils de visualisation, notamment une carte mondiale de la répartition des os oraculaires et une chronologie de l’histoire des études sur les os oraculaires. Elle offre ainsi une nouvelle infrastructure numérique au service de la recherche, de l’enseignement et de la diffusion des connaissances auprès du grand public.
Les principales applications de l’IA dans les études sur les os oraculaires
À mesure que les technologies du big data et de l’IA ont gagné en maturité, les progrès de l’apprentissage profond et de la reconnaissance des formes ont accéléré la transformation numérique et intelligente des études sur les os oraculaires au XXIe siècle. Ces développements ont ouvert la voie à de nouvelles approches de recherche dans de multiples domaines, tout en permettant de surmonter certaines des principales limites inhérentes aux méthodes traditionnelles.
La première application majeure concerne la numérisation et la restauration des matériaux relatifs aux os oraculaires. La conversion des estampages originaux, souvent fortement dégradés, en jeux de données structurés et exploitables par ordinateur constitue le point de départ de la recherche numérique. Les estampages présentent fréquemment des fissures, des taches et diverses formes de bruit visuel qui peuvent altérer la lisibilité des inscriptions. Cette situation a conduit les chercheurs à développer des méthodes automatisées de segmentation d’images, de reconnaissance des caractères et d’annotation. La segmentation d’images permet d’isoler les caractères inscrits des arrière-plans complexes, afin de produire des jeux de données de haute qualité pour les étapes ultérieures de reconnaissance et d’analyse. La reconnaissance et l’annotation des caractères établissent ensuite la correspondance entre les images des caractères individuels et leurs transcriptions, tout en permettant d’identifier les caractères représentés. La recherche dans ce domaine s’est progressivement détournée des méthodes traditionnelles fondées sur des caractéristiques conçues manuellement, au profit de modèles d’apprentissage profond capables d’extraire directement les caractéristiques pertinentes à partir des données.
Le réassemblage de fragments dispersés afin de reconstituer des artefacts plus complets constitue un autre défi majeur — un domaine dans lequel le remontage assisté par l’IA a déjà permis des avancées significatives. En 2019, le Laboratoire clé de traitement de l’information des inscriptions sur os oraculaires de l’AYNU a utilisé un système développé en interne pour réaliser le premier remontage d’os oraculaires assisté par l’IA dont les résultats ont été confirmés par comparaison avec les fragments physiques. Plusieurs outils performants ont également été développés pour détecter automatiquement les doublons.
Une deuxième orientation majeure concerne le passage de la mise en relation des données à la découverte de connaissances. Deux grandes approches technologiques occupent actuellement une place centrale dans la recherche en IA : les graphes de connaissances (KG), qui permettent de représenter des connaissances factuelles structurées, et les grands modèles de langage (LLM), qui génèrent des textes à partir de modèles probabilistes. Aux étapes fondamentales de structuration et d’intégration des données, les graphes de connaissances de haute précision constituent un outil essentiel pour faire apparaître les relations logiques inhérentes aux données sur les os oraculaires, tout en limitant les risques d’hallucination propres aux modèles génératifs. Dans cette perspective, la plateforme Yinqi Wenyuan a collaboré avec l’Infrastructure nationale de connaissances de Chine (CNKI) afin d’explorer les possibilités d’exploitation approfondie des données à partir du concept de « nœud CNKI ».
À mesure que se développent la mise en relation intelligente des données et les graphes de connaissances, les études numériques et intelligentes des os oraculaires dépassent progressivement la simple organisation des matériaux documentaires pour s’orienter vers une interprétation sémantique plus approfondie. Le recours à l’IA et aux techniques avancées d’exploration des données pour analyser la syntaxe et la sémantique, interpréter les inscriptions et les corpus textuels, et reconstituer les contextes historiques, culturels et intellectuels auxquels les inscriptions renvoient constitue désormais l’un des principaux axes de recherche émergents dans ce domaine.
Le développement rapide des modèles de fondation génératifs conduit également les outils de recherche sur les os oraculaires vers des agents intelligents toujours plus intégrés. Un exemple récent est Yinqi Xingzhi, un agent intelligent qui s’appuie sur les modèles de fondation DeepSeek et Tencent Hy, tout en intégrant des algorithmes de génération de fac-similés numériques, de détection de caractères et de reconnaissance des caractères. Reposant sur un jeu de données multimodal à grande échelle consacré aux os oraculaires, ce système explore les possibilités offertes par l’IA pour l’analyse et la compréhension de l’écriture chinoise ancienne.
Ces premières initiatives visant à reconstituer les réseaux sémantiques de l’histoire des Shang à l’aide de techniques computationnelles avancées ouvrent non seulement de nouvelles perspectives pour analyser les structures sociales sous-jacentes aux inscriptions sur os oraculaires, mais témoignent également de l’évolution progressive de la discipline vers un paradigme d’histoire computationnelle fondé sur les données.
Former des chercheurs interdisciplinaires et renouveler l’écosystème scientifique
À mesure que le big data et l’IA s’intègrent aux études sur les os oraculaires, les approches traditionnelles fondées exclusivement sur les sciences humaines se trouvent confrontées à de nouveaux défis. L’avenir de la discipline dépendra d’une collaboration plus étroite entre les sciences humaines et les sciences exactes, dans le cadre de recherches interdisciplinaires, coordonnées et ouvertes. Cette évolution rend nécessaire la formation, sur le long terme, d’équipes de recherche stables réunissant des compétences complémentaires dans les études sur les os oraculaires, l’histoire, l’archéologie et la conservation muséale, mais aussi en informatique et en traitement de l’information. De telles équipes constitueront le socle humain nécessaire à l’émergence d’un nouveau paradigme d’études numériques et intelligentes des os oraculaires.
Pour répondre à ces nouveaux besoins, un nombre croissant d’institutions de recherche pionnières s’emploient à dépasser les cloisonnements disciplinaires traditionnels et à expérimenter de nouvelles formes d’enseignement et de recherche. Parmi les initiatives les plus représentatives figurent le Laboratoire clé de traitement de l’information des inscriptions sur os oraculaires de l’AYNU, le Laboratoire de calcul intelligent sur les os oraculaires de l’Université normale du Henan et le projet d’incubateur du Laboratoire d’analyse scientifique des os oraculaires de l’ASSC. Parallèlement, les centres chinois d’études sur les os oraculaires établis de longue date jouent un rôle actif dans la transformation plus générale de la discipline. L’Université Tsinghua, l’Université de Pékin, l’Université de Zhengzhou, l’Université Renmin de Chine, l’Université Fudan, l’Université de Nankin et d’autres établissements ont intégré les études sur les os oraculaires à leurs programmes pilotes de développement des disciplines fondamentales consacrées à l’étude des écritures anciennes. Cette évolution marque une première intégration à grande échelle des études sur les os oraculaires dans les cursus de premier cycle universitaire.
Aujourd’hui, les technologies numériques et intelligentes fondées sur l’IA constituent un puissant levier au service de la préservation, de l’étude et de la diffusion des inscriptions sur os oraculaires. En réunissant des instituts de recherche, des organisations archéologiques et muséales, des universités, des entreprises technologiques de premier plan et des collectivités locales, ces initiatives transforment en profondeur les modes d’accès du public au patrimoine culturel. Elles contribuent à dépasser les cloisonnements institutionnels et disciplinaires, tout en favorisant la collaboration à grande échelle, une participation accrue du public et le partage des connaissances et des ressources à l’échelle mondiale. L’interprétation des inscriptions sur os oraculaires s’ouvre ainsi progressivement à un processus plus large de production collaborative des connaissances, au-delà du cadre d’un domaine académique spécialisé.