La localisation de la sociologie et la production autonome de connaissances sont étroitement imbriquées et se renforcent mutuellement. D’une part, les efforts de localisation de la sociologie stimulent l’innovation paradigmatique dans la production des connaissances en transformant l’expérience locale en constructions théoriques. D’autre part, les contextes culturels et les exigences pratiques auxquels sont confrontés les producteurs autonomes de connaissances imposent une adaptation des théories et des méthodes aux réalités locales. Pourtant, les conceptions traditionnelles de la localisation ont longtemps entravé la production, au sein de la discipline, de formes théoriques spécifiquement chinoises susceptibles d’être reconnues par la communauté académique. Zheng Hangsheng, professeur à l’Université Renmin de Chine et l’un des principaux promoteurs de la « conscience théorique » dans la sociologie chinoise, a travaillé avec son équipe à l’élaboration d’une « théorie de la localisation disciplinaire ». Celle-ci vise à expliciter de manière systématique la signification et les finalités de la localisation de la sociologie et à proposer une voie de développement d’une sociologie à caractéristiques chinoises fondée sur la « construction du local » et le « dépassement du local ». Dans cette perspective théorique, cet article revient sur l’histoire de la localisation de la sociologie en Chine et examine les limites épistémologiques qui ont pesé, et pèsent encore, sur la production des connaissances. Il cherche ainsi à mieux comprendre les mécanismes internes, les logiques d’évolution et les conditions et les voies de la construction d’un système autonome de connaissances en sociologie chinoise.
Au cours du siècle dernier, la localisation de la sociologie en Chine a connu trois grandes étapes : la transplantation et la traduction, le dialogue et l’adaptation, puis la conscience théorique. Au fil de ce processus, la discipline est passée d’une importation unidirectionnelle des théories sociologiques à une démarche combinant l’assimilation des acquis internationaux de la recherche et la reconstruction d’un système local de connaissances. Ce processus a pourtant longtemps été traversé par des tensions entre centre et périphérie, tradition et modernité, expérience et théorie. Ces tensions ont engendré plusieurs limites épistémologiques dans la production des connaissances, notamment un déséquilibre dans les rapports de pouvoir entre les différents savoirs, une déconnexion par rapport à la logique de la vie quotidienne et un développement insuffisant des théories de moyenne portée. Ces difficultés ont, dans leur ensemble, amoindri la capacité de la discipline à rendre compte des réalités empiriques. Une analyse approfondie de ces dilemmes permet de mieux cerner les problèmes auxquels doit répondre le projet de construction d’un système autonome de connaissances et fournit une impulsion essentielle à sa réalisation. Dans la perspective de la théorie de la localisation disciplinaire, ce projet exige trois formes de « dépassement » : dépasser la simple transplantation des théories occidentales, l’adhésion aveugle au pragmatisme et les interprétations superficielles des expériences locales. Ces trois dimensions renvoient à des transformations paradigmatiques sur les plans épistémologique, axiologique et méthodologique, qui redéfinissent les objets d’étude, les outils conceptuels et les cadres explicatifs de la sociologie. Répondre à ces exigences suppose, sur le plan épistémologique, de clarifier les fondements de la légitimité des connaissances locales ; sur le plan méthodologique, d’établir une relation bidirectionnelle entre l’abstraction empirique et la validation théorique ; et, sur le plan axiologique, de réaffirmer la finalité fondamentale de la recherche sociologique : contribuer au progrès social et au bien-être humain. Ce n’est qu’en progressant de manière coordonnée sur l’ensemble de ces dimensions que la localisation de la sociologie chinoise pourra sortir du cycle où « les concepts prolifèrent, mais les systèmes peinent à prendre forme », et produire des théories de moyenne portée, voire des cadres théoriques plus larges, dotés à la fois d’un pouvoir explicatif et d’un potentiel cumulatif.
La critique réflexive fait de la localisation une exigence épistémologique. Sur le plan épistémologique, la localisation constitue la dimension la plus directement associée au programme général de localisation de la sociologie. Les savoirs locaux reposent généralement sur une tension dialectique entre universalité et particularité. L’objectivité constitue le fondement de leur légitimité académique, sans pour autant impliquer la recherche d’une « neutralité axiologique absolue ». Chez Zheng Hangsheng, le critère d’objectivité comporte deux dimensions étroitement liées. La première est la vérifiabilité empirique : les théories doivent s’appuyer sur une observation systématique et sur une analyse empirique des phénomènes sociaux locaux. La seconde est la testabilité pratique : les théories doivent pouvoir résister à des vérifications répétées dans la pratique sociale et faire l’objet de révisions et d’affinements continus.
En tant que choix méthodologique, la localisation exige que la recherche s’ancre dans les réalités locales. La « théorie de la localisation disciplinaire » considère que les méthodes sociologiques occidentales sont à la fois rigoureuses et porteuses de limites intrinsèques. Leurs paradigmes de recherche hautement standardisés peuvent fournir des modèles utiles ; cependant, parce qu’ils sont enracinés dans l’expérience sociale occidentale, leur application mécanique à d’autres contextes risque d’en réduire l’efficacité et de fausser les conclusions. La sociologie chinoise doit donc poursuivre l’innovation méthodologique à travers une « réévaluation » des relations entre la Chine et l’Occident, une « réinterprétation » des rapports entre passé et présent et une « réélaboration » du rapport entre théorie et pratique. Concrètement, cela implique deux priorités : transformer et approfondir la recherche appliquée, et renforcer la profondeur ainsi que la qualité de la recherche qualitative dans ses dimensions temporelle et spatiale.
La conscience pratique constitue le fondement axiologique de la localisation. Guidée par le marxisme en tant que fondement théorique, elle prend les réalités sociales locales comme objet d’interprétation et le progrès de la société chinoise comme objectif fondamental. Elle est à la fois une interrogation théorique sur « ce qui est », une préoccupation axiologique concernant « ce qui devrait être fait » et un jugement rationnel sur « la manière dont cela devrait être fait ». Cette triple dimension intégrée fait de la conscience pratique à la fois un maillon essentiel entre la recherche académique et l’amélioration sociale et un fondement axiologique de la production de connaissances sociologiques. Pour saisir pleinement sa portée dans le contexte local, la conscience pratique doit être examinée de manière critique dans la généalogie mondiale de la production des connaissances. Issue de l’interaction dialectique entre la « structure » et l’« agentivité », elle permet d’articuler la rationalité théorique et la rationalité pratique dans des contextes sociaux spécifiques.
La localisation de la sociologie chinoise implique à la fois une interprétation des significations et une pesée des valeurs, et exige par conséquent une réflexion théorique soutenue ainsi qu’une investigation systématique. Pour reconstruire les mécanismes sous-jacents à la construction d’un système autonome de connaissances en sociologie chinoise, les chercheurs doivent dépasser les modes de pensée établis pour renouveler leurs cadres d’analyse. S’appuyant sur les implications théoriques de la « théorie de la localisation disciplinaire », ils doivent notamment examiner les dimensions de la subjectivité, de la relationalité et de l’orientation humaniste.
La subjectivité constitue la prémisse épistémologique de la construction d’un système autonome de connaissances en sociologie chinoise. La localisation de la sociologie repose sur un mode subjectif de production de connaissances ancré dans la société chinoise et articulant les subjectivités individuelle et sociale ainsi que celle de l’objet. Portés par leur propre subjectivité, les sociologues s’immergent dans le travail de terrain. La subjectivité sociale fournit le fondement et l’orientation de l’exercice de l’agentivité individuelle ainsi que de l’interprétation des objets empiriques, tandis que les réalités empiriques qui émergent du terrain nourrissent à leur tour et de manière continue l’innovation théorique. Ensemble, ces trois dimensions constituent la chaîne par laquelle la production autonome de connaissances transforme l’expérience chinoise en constructions théoriques chinoises. Premièrement, la subjectivité individuelle des sociologues fournit le fondement agentique de la production de connaissances. Deuxièmement, la subjectivité sociale confère à cette production une profondeur historique et une ampleur culturelle, tout en fournissant un cadre plus large et une orientation axiologique claire à l’exercice de la subjectivité individuelle. Enfin, la subjectivité de l’objet met en lumière le potentiel de l’expérience chinoise en matière de production théorique.
La relationalité constitue le fondement méthodologique de la construction d’un système autonome de connaissances en sociologie chinoise. Premièrement, elle implique un dépassement critique des traditions de recherche occidentales. La sociologie chinoise doit articuler l’analyse objective des phénomènes sociaux et l’étude du monde subjectif, jeter des ponts entre les structures au niveau macro et les significations au niveau micro, et mettre en relation les faits sociaux et les valeurs humaines, afin d’établir une « perspective intégrative du dedans et du dehors ». Deuxièmement, l’analyse relationnelle ne peut véritablement être soutenue que si elle s’ancre dans les spécificités de la société chinoise. En tant que contexte de recherche, la Chine combine plusieurs millénaires de développement civilisationnel continu, des cultures régionales complexes et diverses, ainsi qu’un processus de modernisation en évolution rapide. L’imposition de cadres théoriques occidentaux à ce contexte risque d’occulter la richesse de l’expérience locale et de conduire à une impasse liée à la « colonisation théorique ». La clé pour surmonter ce défi réside dans l’établissement d’une relation harmonieuse et mutuellement féconde entre expérience et théorie, qui se manifeste à travers trois formes d’interaction. Premièrement, l’expérience sert de fondement à partir duquel la théorie émerge. Deuxièmement, la théorie doit être réflexive, et la construction théorique doit dépasser le monde empirique dans deux directions : vers l’intérieur, en clarifiant ses propres prémisses épistémologiques par une démarche autoréflexive ; vers l’extérieur, en dépassant les limites propres à un contexte particulier grâce à une construction théorique susceptible d’acquérir une portée universelle. L’un des principaux obstacles à l’innovation théorique en sociologie chinoise réside dans l’absence de motivation à produire des connaissances comme une « fin en soi », ainsi que dans l’absence d’un véritable esprit de questionnement fondamental, c’est-à-dire de la détermination à poursuivre les questions essentielles jusqu’à leurs conséquences ultimes. Troisièmement, la relation symbiotique entre expérience et théorie est dynamique et non linéaire. Enfin, la relationalité peut également établir un pont entre l’individualisme et l’holisme. La conception d’une « communauté de vie humaine » défendue par la « théorie de la localisation disciplinaire » considère l’ordre social et la subjectivité individuelle comme les « deux aspects interdépendants » de l’analyse sociologique, créant ainsi les conditions de leur intégration durable.
L’orientation humaniste constitue le repère axiologique de la construction d’un système autonome de connaissances en sociologie chinoise. Une conscience humaniste des valeurs exige une production de connaissances centrée sur le peuple, afin que les savoirs originaux contribuent en définitive à la recherche d’une vie meilleure pour la population. En articulant les racines culturelles et la réflexion critique sur la modernité, l’orientation humaniste permet de construire un discours académique ancré dans la pratique, doté d’une capacité accrue à dialoguer avec d’autres civilisations et d’un engagement plus marqué à l’égard des préoccupations sociales. Elle fournit ainsi à la fois un critère axiologique et un fondement éthique à la construction d’un système autonome de connaissances en sociologie chinoise. La libération de l’« humain » et la transmission de la « culture » sont les deux faces d’un même processus. Pour réaliser leur unité dialectique, les sociologues doivent être à la fois des philosophes de terrain, capables de saisir le pouls de leur époque à travers les pratiques vécues du peuple, et des « messagers » de la civilisation, capables de revitaliser les traditions culturelles par le dialogue entre passé et présent, ainsi qu’entre la Chine et l’Occident. C’est à cette condition que la sociologie pourra véritablement devenir une discipline au service du peuple.