Ces dernières années, avec la multiplication des collaborations de recherche transnationales et interdisciplinaires, la question de la signature académique dans les publications scientifiques est passée d’un enjeu éthique relativement technique à une préoccupation centrale touchant à l’équité académique, à la répartition du pouvoir dans la production du savoir, voire à une crise structurelle du système académique mondial.
Prabu Periyathambi, chercheur postdoctoral à l’Université de São Paulo au Brésil, a récemment été confronté à un cas typique d’injustice en matière de signature académique. Dans le cadre d’une recherche consacrée à une technique d’imagerie par nanoparticules, il a apporté une contribution substantielle, notamment en assurant la culture et le maintien de cellules tumorales, la rédaction du protocole expérimental ainsi que l’assistance à la réalisation des expériences d’imagerie. Pourtant, dans l’article finalement publié dans IEEE Access, son nom figurait dans la section des remerciements plutôt que dans la liste des auteurs. Le traitement injuste subi par Periyathambi est loin d’être un cas isolé ; il n’est que la partie visible de l’iceberg des dérives qui entourent les signatures académiques au sein de la communauté scientifique internationale.
Les biais structurels dans l’attribution des signatures académiques
Commentant des cas comme celui de Periyathambi, Joseph Mellors, chercheur à la Business School de l’Université de Westminster, au Royaume-Uni, a déclaré à Chinese Social Sciences Today (CSST) que ces situations d’injustice à l’échelle individuelle révèlent un problème structurel plus vaste dans le monde académique : le système actuel de production des connaissances tend à privilégier la reconnaissance individuelle, occultant ainsi la contribution au travail collectif.
En outre, les chercheurs issus de pays à faible revenu ou à revenu intermédiaire se trouvent souvent désavantagés lorsqu’il s’agit d’obtenir le statut de « premier auteur » ou d’« auteur correspondant ». Dans les collaborations entre le Nord global et le Sud global, l’ordre des signatures peut refléter un colonialisme académique latent : les chercheurs des pays développés détiennent souvent le contrôle des financements, des équipements de laboratoire et du processus de soumission des articles, tandis que leurs partenaires des pays du Sud sont souvent cantonnés à des rôles de « prestataires de services » — tels que la collecte de données ou le traitement des échantillons — et peinent par conséquent à accéder à la place qui leur revient légitimement dans l’ordre des signatures.
« Au mieux, le système de publication académique fait preuve d’indifférence à l’égard des pays du Sud global ; au pire, il les exploite », a déclaré sans détour Stuart Macdonald, professeur invité à la School of Management de l’Université de Leicester, au Royaume-Uni, lors d’un récent entretien accordé à CSST. Le seul « avantage » dont bénéficieraient les chercheurs des pays du Sud global réside peut-être dans le fait de bénéficier d’une signature académique, permettant ainsi aux auteurs occidentaux de bénéficier des tarifs préférentiels appliqués aux frais de traitement des articles que certains éditeurs occidentaux proposent aux auteurs du Sud global.
Joseph Mellors poursuit en soulignant que, du fait de l’héritage historique de la colonisation et des inégalités qui persistent aujourd’hui, le monde académique reste traversé par un biais implicite consistant à associer la qualité et la crédibilité scientifiques aux institutions des pays développés. Ce biais influe sur l’évaluation de l’importance d’une recherche, de sa rigueur scientifique et même sur les pratiques de citation, entraînant souvent l’exclusion ou la marginalisation de chercheurs issus d’institutions ou de régions moins prestigieuses.
De notables « différences culturelles » existent également entre les pays et les disciplines. Ainsi, dans certains contextes culturels, il est considéré comme allant de soi qu’un directeur de recherche obtienne une signature académique en contrepartie de son encadrement, tandis que, dans d’autres, une telle pratique est perçue comme une forme d’appropriation abusive.
« Dans le monde académique, la “culture” sert souvent de prétexte pour justifier des comportements inappropriés », affirme Stuart Macdonald. Dans l’édition académique, il peut être courant qu’un directeur de thèse revendique un droit de publication sur les travaux de ses étudiants ; de leur côté, les étudiants peuvent également estimer que la présence du nom de leur directeur sur l’article augmente leurs chances de publication. Toutefois, il s’agit en réalité d’une conséquence de la dérive du système d’édition académique, et non d’un phénomène véritablement culturel.
La logique utilitariste dans l’édition académique
Alors même que des pratiques restrictives en matière de signatures académiques persistent, un phénomène apparemment inverse se dessine : dans certaines disciplines, le nombre d’auteurs par article académique augmente rapidement. Prenant l’exemple de la physique, Stuart Macdonald cite des chiffres saisissants : en 1994, un article de physique comptait en moyenne 78 auteurs ; ce nombre est passé à 121 en 2004, pour atteindre pas moins de 952 en 2019. Dans ce contexte de « signatures multiples », déterminer ce qui constitue une contribution substantielle devient une question épineuse, tant sur le plan éthique que pratique.
Selon Joseph Mellors, ce phénomène met en lumière une contradiction majeure dans les pratiques contemporaines de signature académique. « D’une part, des pratiques restrictives en matière de signature académique excluent injustement des chercheurs ayant pourtant réellement apporté une contribution intellectuelle substantielle, aggravant ainsi les inégalités et la marginalisation. D’autre part, des listes d’auteurs excessivement longues peuvent également susciter des interrogations quant à la signification même de la signature, en particulier lorsque certains auteurs y figurent principalement pour des raisons stratégiques, telles que les citations réciproques ou l’accroissement de leur visibilité, plutôt qu’en raison d’une véritable contribution scientifique. »
Selon Stuart Macdonald, aujourd’hui, les universités du monde entier évaluent généralement la performance académique à l’aune d’indicateurs de publication. Dans un système fondé sur le principe du « publier ou périr », les chercheurs sont moins animés par le désir de publier que soumis à la pression de devoir le faire. Ils doivent produire en masse des articles très cités et, pour y parvenir, chacun rivalise d’ingéniosité. Certains chercheurs sont particulièrement enclins à produire des articles comptant de nombreux auteurs, à éviter les recherches approfondies et à se contenter de répéter des idées déjà établies, ce qui les rend plus faciles à citer.
« Certains éditeurs, de leur côté, se rendent complices des dérives des universités à travers leurs propres pratiques répréhensibles », poursuit Macdonald. « Dès lors qu’ils y trouvent un intérêt financier, ils sont disposés à publier des articles qui contribuent très peu à l’avancement des connaissances et qui risquent de n’être lus par personne. »
Si les conglomérats qui dominent l’édition académique réalisent des profits considérables, ce n’est pas parce qu’ils favorisent la diffusion du savoir, mais parce qu’ils fournissent aux universités et aux chercheurs les indicateurs de publication dont ils ont besoin. Ces éditeurs forment avec les universités et les chercheurs une communauté d’intérêts qui entrave la création et la diffusion des connaissances pourtant nécessaires à la prospérité économique et au développement de la société, ajoute-t-il.
Le système actuel d’édition académique a également fait émerger des « auteurs hyperprolifiques », capables de publier plusieurs articles en l’espace d’une semaine, dont certains n’ont même jamais été lus par eux, affirme Macdonald. « Aujourd’hui, les auteurs académiques affichent une tendance généralisée à l’utilitarisme : ils publient autant pour diffuser des connaissances que pour accumuler des décomptes et les citations ». Ces auteurs hyperprolifiques moissonnent les citations en se faisant ajouter comme coauteurs à des articles aux propos superficiels et facilement transposables, relevant du sens commun.
Macdonald souligne que la liste des « chercheurs hautement cités » établie par Clarivate est devenue une vitrine pour la location d’auteurs hyperprolifiques. En recrutant quelques mathématiciens hautement cités, des institutions jusque-là peu connues ont réussi à hisser leurs départements de mathématiques parmi les meilleurs au monde.
La collaboration avec ces auteurs hyperprolifiques de façade permet également d’accroître la production d’articles des chercheurs locaux. Entre 2016 et 2022, le nombre de chercheurs hautement cités en Arabie saoudite est passé de 6 à 69. Comme le nombre de chercheurs hautement cités employés par un établissement constitue un indicateur important dans les classements académiques mondiaux de référence, louer les services de quelques auteurs hyperprolifiques peut générer un retour sur investissement en termes d’attractivité auprès des étudiants et d’obtention de financements de recherche.
Promouvoir des pratiques de publication fondées sur la collaboration
Par le passé, l’édition académique reposait sur la bonne volonté et le consensus de toutes les parties : les chercheurs publiaient des articles pour faire progresser la production de connaissances, les universités facilitaient la création du savoir, et les presses universitaires et savantes jouaient un rôle central dans le processus de publication.
« Avec l’introduction des méthodes de gestion modernes et le remplacement de la collaboration par la concurrence, ce système s’est effondré », déclare Stuart Macdonald. Les universités se sont transformées en entreprises transnationales, tandis qu’une poignée d’éditeurs se sont rapidement développés en rachetant de petites maisons d’édition. La seule chose qui n’a pas changé, c’est que les chercheurs continuent de fournir gratuitement leurs articles et d’assumer bénévolement les tâches d’édition et d’évaluation par les pairs. Les éditeurs, quant à eux, revendent ensuite aux universités et aux chercheurs ces articles obtenus à un coût quasi nul.
Selon lui, les grands éditeurs engrangent des profits considérables, tandis qu’une activité annexe encore plus lucrative que la revente des articles consiste à collecter et à analyser les données de publication — des données issues du travail des chercheurs, qui sont ensuite transformées en produits et revendues aux universités et aux chercheurs eux-mêmes.
« Aujourd’hui, certains des plus grands éditeurs académiques se considèrent comme des entreprises d’information plutôt que comme des maisons d’édition, et les dernières traces de collaboration dans la publication académique sont en voie de disparaître », déclare Macdonald. « Tant que la seule logique de la concurrence, et non celle de la collaboration, régira les pratiques de l’édition académique, il sera impossible de sortir de ce chaos. Le laisser-faire du marché permet aux acteurs de l’édition académique de tirer parti de manière absurde des failles du système : devenir un auteur de premier plan, figurer parmi les meilleurs départements ou intégrer le cercle des universités les plus prestigieuses ne tient qu’à une manipulation de données ».
Macdonald entrevoit toutefois des signes de changement. Des institutions telles que le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en France ont commencé à remplacer les indicateurs quantitatifs par une évaluation qualitative, tandis que des universités comme Sorbonne Université en France, l’Université de Zurich en Suisse et l’Université d’Utrecht aux Pays-Bas se sont successivement retirées des systèmes de classement dominés par les éditeurs.
Ces évolutions témoignent de l’émergence, au sein du monde académique, d’une réflexion critique sur le système actuel.