Le Programme du XVe Plan quinquennal pour le développement économique et social de la République populaire de Chine (2026-2030) préconise de « déployer de manière prospective les industries du futur ». À l’heure où l’innovation scientifique et technologique mondiale connaît une phase d’intensification et de dynamisme sans précédent, ces industries émergentes transforment à un rythme inédit le potentiel d’innovation en forces capables de remodeler le monde. Plusieurs experts et universitaires ont récemment confié à CSST que la Chine se trouve aujourd’hui à un tournant décisif de sa transition économique et de sa montée en gamme industrielle. Dans un paysage mondial de l’innovation en profonde recomposition, la capacité à prendre l’initiative stratégique dans le développement des industries du futur apparaît désormais comme un enjeu majeur pour faire progresser la modernisation chinoise.
Représenter l’orientation du progrès technologique
Selon Cai Jiming, directeur à l’Institut de recherche sur les forces productives de nouvelle qualité de l’Université Tsinghua, la révolution technologique actuelle, portée par l’intelligence artificielle (IA) et l’économie numérique, transforme en profondeur les forces productives sociales grâce à une approche fondée sur l’« IA+ ».
Li Yiming, directrice adjointe du Centre de recherche sur les industries du futur relevant de l’Institut chinois pour le développement de l’industrie électronique et des technologies de l’information, estime que depuis 2023, la Chine connaît une accélération simultanée et une imbrication croissante de l’innovation dans des secteurs tels que l’IA générale, la conduite autonome de haut niveau, l’aérospatiale commerciale, l’IA incarnée, le stockage d’énergie de nouvelle génération, l’économie de basse altitude, les microprocesseurs avancés, ainsi que la thérapie cellulaire et génique. Selon elle, cette dynamique reflète une configuration de développement où les percées multidimensionnelles s'accompagnent naturellement d’une intégration systémique.
Li Shijie, professeur à la Faculté d’économie de l’Université Nankai, souligne que les industries du futur, en tant que principal vecteur des forces productives de nouvelle qualité, permettent de surmonter les contraintes liées aux facteurs traditionnels que sont le foncier et la main-d’œuvre, tout en faisant émerger de nouveaux moteurs de croissance économique. À ce titre, les industries du futur constituent un levier essentiel pour relever les défis liés à la transformation structurelle des industries traditionnelles. Dans un contexte de restructuration des chaînes industrielles mondiales, les percées technologiques réalisées dans ces industries sont également indispensables pour combler les faiblesses existantes, et renforcer l’autonomie ainsi que la capacité d’innovation scientifique et technologique de la Chine.
Liao Hua, professeur à l’École de management de l’Institut de technologie de Pékin, soutient que la construction d’un système énergétique moderne et la réalisation des objectifs « double carbone » — à savoir atteindre le pic des émissions de dioxyde de carbone avant 2030 puis la neutralité carbone avant 2060 — supposent un développement massif des technologies de stockage d’énergie de nouvelle génération. À court terme, ajoute-t-il, les investissements dans ce secteur constituent également un levier majeur de soutien à la croissance économique, en stimulant l’essor des filières industrielles associées.
Wang Yiming, directeur adjoint de l’Institut de recherche économique Wang Yanan de l’Université de Xiamen, souligne pour sa part que les industries du futur, grâce à des percées disruptives dans les technologies de pointe, sont en mesure de favoriser une réallocation innovante des facteurs de production et d’accélérer la modernisation du système industriel, insufflant ainsi une dynamique centrale au développement de haute qualité.
L’intégration aux industries traditionnelles
Mao Yanhua, professeur à la Faculté d’économie de l’Université Sun Yat-sen, indique que le développement des industries du futur doit impérativement répondre aux besoins stratégiques nationaux. Il appelle à cibler les domaines clés comme l’IA, les technologies de l’information quantique et la biofabrication, tout en renforçant les investissements dans la recherche fondamentale susceptible d’engendrer des changements de paradigme. M. Mao plaide également pour l’instauration d’un système d’évaluation fondé sur la valeur de l’innovation originale et les contributions effectives, afin d’accorder aux chercheurs une plus grande autonomie dans le choix des orientations technologiques.
De son côté, Sun Jiuwen, professeur à l’École d’économie appliquée de l’Université Renmin de Chine, estime qu’il convient de promouvoir de manière coordonnée la mise en place d’un système de recherche fondamentale, d’un écosystème d’innovation, de mécanismes de formation des talents et d’un cadre de soutien politique. Il insiste également sur le rôle central des laboratoires nationaux, tout en appelant à encourager les différents acteurs à explorer de nouvelles voies afin d’ouvrir de nouveaux champs d'innovation.
En outre, Cai Jiming déclare que les industries du futur ne s’opposent pas aux industries traditionnelles ; elles s’inscrivent au contraire dans leur prolongement, leur extension et leur montée en gamme. Qu Shenning, chercheur à l’Institut d’Économie industrielle de l’Académie des Sciences sociales de Chine, estime pour sa part que cette intégration doit s’articuler autour de trois dimensions essentielles. Premièrement, il convient de renforcer les « effets de diffusion » des technologies génériques afin de favoriser la pénétration des technologies de pointe dans l’ensemble de la chaîne des industries traditionnelles, de la recherche et développement à la production et à la gestion. Deuxièmement, il faut exploiter le rôle moteur des scénarios d’application offerts par les industries traditionnelles, dont l’abondance de données et la diversité des usages constituent un terrain d’expérimentation idéal pour l’itération des technologies du futur. Troisièmement, il importe d’encourager les industries traditionnelles à intégrer les industries du futur dans leurs propres chaînes de valeur, par le biais d’investissements stratégiques ou de consortiums d’innovation.
Répondre aux besoins stratégiques nationaux
La forte incertitude et la nature intersectorielle des industries du futur remettent profondément en cause les paradigmes de recherche traditionnels fondés sur les cloisonnements disciplinaires et le développement linéaire. Mao Yanhua suggère que le monde académique doit s’adapter à cette évolution par une transformation multidimensionnelle touchant à la fois les paradigmes de recherche et les modes d’organisation. Cela implique de renforcer l’intégration interdisciplinaire, d’améliorer la capacité d’analyse prospective des tendances, puis d’accélérer la transformation numérique des méthodes de recherche académique, et enfin de passer d’une logique consistant à « faire ce qui est faisable avec les ressources disponibles » à une logique consistant à « faire ce qui est nécessaire et répond aux besoins ».
Tout en soulignant la nécessité de stimuler l’innovation, les chercheurs insistent également sur l’importance d’une prévention efficace des risques. Wang Yiming préconise de renforcer la recherche dans trois domaines clés : la mise en place de mécanismes dynamiques d’évaluation et d’alerte précoce couvrant les risques technologiques, commerciaux et éthiques ; l’intégration des exigences éthiques et des impératifs de sécurité nationale dans l’élaboration des normes techniques et la structuration des écosystèmes industriels ; enfin, la création de systèmes de gouvernance agiles et résilients, capables de prévenir les risques majeurs sans pour autant entraver l’innovation. Quant à Cai Jiming, il estime que le caractère à la fois prospectif et disruptif des industries du futur impose des exigences particulièrement élevées en matière de talents, ce qui implique que la réforme des systèmes d’évaluation de l’enseignement et de la recherche doit être envisagée dans le cadre plus large de la construction systémique de l’écosystème d’innovation.