Le 17 mai 2016, lors du Symposium sur le travail en philosophie et en sciences sociales, Xi Jinping, secrétaire général du Comité central du PCC, a prononcé un important discours qui a tracé la voie à suivre et fixé les orientations fondamentales pour le développement de la philosophie et des sciences sociales dans la nouvelle ère. À l’approche du dixième anniversaire de cette allocution, CSST a recueilli les analyses de plusieurs chercheurs sur les avancées majeures réalisées par la Chine au cours de la dernière décennie dans la construction du système discursif en philosophie et en sciences sociales.
« Du rôle d’auditeur à celui d’interlocuteur »
« Il y a dix ans, lors de nombreuses conférences académiques internationales, les chercheurs chinois étaient avant tout dans une posture d’écoute et d’apprentissage », se souvient Sun Xiguo, professeur à la Faculté de marxisme de l’Université de Pékin. « Nous excellions alors dans l’usage des cadres théoriques occidentaux pour interpréter les réalités chinoises, mais étions rarement en mesure d’apporter, à partir d’un système discursif proprement chinois, des réponses aux grands enjeux du monde contemporain. »
Un tournant décisif s’est opéré en 2016. Lors du Symposium sur le travail en philosophie et en sciences sociales, Xi Jinping, secrétaire général du Comité central du PCC a explicitement plaidé pour le développement « d’une philosophie et de sciences sociales aux caractéristiques chinoises », appelées à refléter pleinement, tant dans leurs principes directeurs que dans leurs structures disciplinaires et leurs systèmes académiques et discursifs, les spécificités, le style et l’esprit propres à la Chine. Selon Chen Xianhong, directrice de l’Institut de recherche sur la communication créative des récits chinois à l’Université des sciences et technologies de Huazhong, cet important discours de secrétaire général Xi Jinping a marqué dans les milieux académiques le « réveil d’une conscience de la souveraineté intellectuelle » et constitué le point de départ d’« une véritable émancipation intellectuelle ».
Pour Yang Hong, directrice au Centre de recherche sur la transmission du patrimoine culturel immatériel de l’Université de la Communication de Chine, les recherches sur le patrimoine culturel immatériel offrent un exemple particulièrement éclairant : « Par le passé, nous avions tendance à reprendre directement les concepts et paradigmes occidentaux. Aujourd’hui, nous prenons pour cadre théorique le principe de combiner les fondements du marxisme avec les réalités concrètes de la Chine et avec le meilleur de sa culture traditionnelle, ainsi que les notions de “transformation créative” et de “développement innovant”. En nous appuyant sur la riche expérience pratique de la Chine en matière de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, nous avons ainsi forgé un ensemble de concepts académiques originaux, parmi lesquels la protection systématique, la protection productive et la protection intégrée à la vie quotidienne du patrimoine culturel immatériel. »
Li Jianguo, directeur du Département de recherche théorique de l’Institut de recherche sur la modernisation chinoise de l’Académie des Sciences sociales de Chine, observe que, sur la question majeure de la modernisation chinoise, le monde académique chinois ne considère plus le modèle occidental comme l’unique référence normative, mais s’emploie à montrer que la voie chinoise vers la modernisation est en passe de s’affirmer comme un paradigme à part entière.
Sun Xiguo souligne qu’à l’occasion du Congrès mondial sur le marxisme organisé par l’Université de Pékin en 2018, des chercheurs chinois ont placé le concept de « communauté de destin pour l’humanité » au croisement de l’idéal culturel chinois du tianxia weigong (« le monde appartient à tous »), de la vision du xiehe wanbang (« l’harmonie entre les nations »), et de l’idéal marxiste d’une « association des hommes libres ». Selon lui, cette démarche, à la fois profondément ancrée dans la tradition intellectuelle chinoise et dotée d’une résonance universelle, a contribué à mieux faire entendre la voix de la Chine sur la scène internationale.
Yue Qi, professeure au Centre d’enseignement international de la langue chinoise de l’Université de la Communication de Chine, explique que, depuis 2016, le champ de l’enseignement international du chinois a profondément mis en œuvre l’esprit du « discours du 17 mai » du secrétaire général Xi Jinping, en élaborant de façon pionnière le paradigme du « chinois+ ». Celui-ci érige le chinois non plus en simple objet d’apprentissage, mais en une « clé d’or » reliant les apprenants aux opportunités offertes par la Chine. Selon elle, les chercheurs ont également développé des approches théoriques telles que la pédagogie fondée sur la « primauté du sinogramme » et la théorie de « l’expression comme moteur », tout en contribuant à l’élaboration de normes nationales telles que les Normes des niveaux de compétence en chinois pour l’enseignement international du chinois.
Un nouveau départ, de nouvelles exigences
Zhong Xin, de l’École de journalisme et de communication de l’Université Renmin de Chine, estime que l’enseignement majeur de la dernière décennie réside dans l’alignement de la conception stratégique au plus haut niveau de l’État, de la planification coordonnée des institutions concernées et d’une initiative issue de la communauté académique elle-même. « Les autorités compétentes ont élaboré des plans d’action concrets et opérationnels en faveur de la construction d’un système autonome de connaissances, tandis que le monde académique a progressivement affiné sa compréhension de cet enjeu, libérant ainsi pleinement son potentiel d’innovation », explique Mme Zhong.
Si les progrès accomplis sont indéniables, les défis ne doivent pas être négligés. Yang Hong souligne qu’en matière de construction du système discursif en philosophie et en sciences sociales, trois formes de « décalage » persistent encore aujourd’hui. Premièrement, les recherches théoriques consacrées à la logique économique, aux incidences culturelles et aux multiples implications des nouvelles pratiques numériques accusent un retard manifeste. Deuxièmement, certains travaux restent tributaires de cadres analytiques occidentaux appliqués à la réalité chinoise, ou se contentent d’une simple description des phénomènes, sans parvenir à dégager, à partir de la richesse des pratiques chinoises, un système autonome de connaissances doté d’une véritable portée explicative universelle. Enfin, bien que l’analyse des grands enjeux contemporains appelle une coopération interdisciplinaire, les cloisonnements entre disciplines demeurent marqués, et les plateformes en mesure de produire des recherches intégrées, systématiques et de référence demeurent peu nombreuses.
Zhao Junfeng, directeur du Centre de recherche en traductologie de l’Université des Études étrangères du Guangdong, estime que pour remédier à ces « décalages », une transformation s’impose dans quatre domaines clés. Il convient d’abord d’approfondir l’étude des concepts fondamentaux et des logiques de pensée propres à la civilisation chinoise, afin d’en assurer une transposition créative dans les catégories conceptuelles des sciences sociales contemporaines. Il importe ensuite de renforcer les capacités de dialogue international et de passer du « discours en vase clos » à une démarche proactive de définition d’agendas conciliant spécificités chinoises et portée universelle. En troisième lieu, les mécanismes d’évaluation et de coopération doivent être repensés. Enfin, un soutien de long terme doit être accordé tant à la recherche fondamentale qu’aux disciplines « rares et menacées ».