Photo d’archives : « Introduction aux études classiques chinoises et occidentales » par Monsieur Rizhi

Lin Zhichun (1910-2007), plus connu sous son nom de plume Rizhi, était un historien et pédagogue de renom. Il est considéré comme le fondateur en Chine des études consacrées aux civilisations classiques du monde.
De Fuzhou à Shanghai : formation initiale et acquis académiques
Né à Fuzhou, dans la province du Fujian, Rizhi perdit son père dès son plus jeune âge. Sa mère dut alors assurer seule la subsistance du foyer grâce à ses travaux de couture. Face à la précarité de la famille et conformément aux usages du clan, il fut adopté par une grand-tante paternelle. Il reçut sa première instruction dans l’école privée de son grand-oncle, où il étudia les manuels élémentaires ainsi que les classiques confucéens tels que le Livre des Odes, les Entretiens de Confucius et le Commentaire de Zuo des Annales des Printemps et Automnes. Grâce au soutien financier d’un ami de son défunt père, il put achever sa formation à l’école normale.
À l’été 1930, il fut nommé instituteur dans une école primaire affiliée à la Chambre de commerce de Fuzhou. L’année suivante, l’école fut restructurée et rebaptisée « École primaire privée Fushang », dont il prit la direction. Au printemps 1939, alors que les troubles s’intensifiaient à Fuzhou, il fut contraint de quitter ses fonctions. Durant son mandat à la tête de l’établissement, Rizhi composa également l’hymne de l’institution dont l’incipit exprimait sa conception exigeante et enthousiaste de l’existence : « Quel est notre esprit ? L’optimisme, l’étude autonome et la volonté de transformer notre environnement ! C’est la révolution qui détruit pour mieux reconstruire ; c’est une vie si absorbée par son œuvre qu’elle en oublie la faim, et si heureuse qu’on en oublie les soucis ! » Cet idéal allait demeurer le fil conducteur de son parcours intellectuel.
Après avoir quitté l’école primaire privée Fushang, Rizhi se rendit à l’Université Daxia à Shanghai (aujourd’hui l’Université normale de l’Est de la Chine) pour poursuivre ses études approfondies au sein du Département d’histoire. À ce moment décisif, il fit sienne une maxime ancienne : « Celui qui, jour après jour, prend conscience de ce qu’il ignore, et qui, mois après mois, n’oublie pas ce qu’il a acquis, celui-là mérite vraiment d’être appelé un homme épris de savoir ». De cette phrase, il tira son nom de plume, Rizhi — qui signifie « apprendre jour après jour » — pour s’encourager dans sa quête de savoir.
Durant ses années universitaires, il eut pour mentors Wang Guoxiu, spécialiste de l’histoire britannique, et Wang Chengzu, chercheur en géographie humaine. Grâce à eux, il approfondit ses connaissances et commença à publier des articles académiques dans la Revue scolaire de l’Université Daxia. Diplômé en 1941, Rizhi enseigna successivement à Shanghai, Fuzhou, Yong’an (également dans le Fujian) et dans d’autres villes. En 1946, il fut engagé comme maître de conférences au Département de chinois de l’Université nationale provisoire de Shanghai, tout en conservant un poste de maître de conférences au Département d’histoire de l’Université Daxia. En octobre de la même année, il se rendit à Shenyang pour occuper un poste de professeur associé à l’Université Zhongzheng. En mai de l’année suivante, il retourna à l’Université Daxia, tout en enseignant également à l’École spécialisée de journalisme de Shanghai et au Collège pour jeunes filles Peicheng.
Pendant ses années à Shanghai, Rizhi publia de nombreux articles sur l’histoire ancienne de la Chine, notamment « Étude de la dynastie Trần en Annam » et « Origines et répartition géographique des lettrés confucéens sous la dynastie des Han occidentaux ». Parallèlement, il suivait de près les transformations de son époque, rédigeant plusieurs essais d’analyse politique, tels que « La voie inévitable de la culture chinoise » et « Libérer d’abord les paysans ».
Dans son article « The Kuomintang and Chinese Dynasties », publié dans le journal anglophone The China Weekly Review (également connu sous le nom de Millard’s Review of the Far East), il analysa l’essor et le déclin des dynasties chinoises successives pour démontrer l’inéluctabilité de l’effondrement imminent du régime du Kuomintang. Durant cette période, non seulement Rizhi écrivait en anglais, mais il apprit également le russe dans des cours proposés par la communauté russe à Shanghai et étudia le latin sous la direction d’une amie britannique, Miss Laber. Ces efforts témoignaient déjà de son érudition étendue, de son profond sens des responsabilités envers la nation, de sa compréhension aiguë des enjeux anciens et contemporains, et de son engagement à promouvoir le dialogue entre les traditions orientales et occidentales.
Du sud au nord : l’élargissement du champ des études sur l’histoire du monde antique
À l’été 1950, Rizhi fut invité à enseigner l’histoire de la Chine ancienne à l’Université normale du Nord-Est. Par la suite, en raison des besoins liés à la construction disciplinaire et de sa maîtrise des langues étrangères, la direction de l’université l’incita à se consacrer à la recherche et à l’enseignement de l’histoire ancienne mondiale, ce qu’il accepta avec enthousiasme. Ce tournant marqua un moment décisif de sa carrière académique et ouvrit de nouvelles perspectives à l’établissement et au développement de cette discipline en Chine.
Partant de presque rien, il se concentra sur la traduction et l’adaptation de programmes d’enseignement et de manuels d’histoire ancienne mondiale. Les documents qu’il traduisit — notamment le Programme d’histoire de l’Orient ancien et le Guide d’étude de l’histoire du monde ancien — ainsi que l’ouvrage collectif Histoire ancienne mondiale, dont il organisa la compilation, constituèrent des piliers solides pour la construction de cette discipline. Par ailleurs, à travers sa traduction des Formes antérieures à la production capitaliste de Karl Marx, il explora des questions théoriques centrales telles que le mode de production asiatique, le régime des communautés primitives et la périodisation des sociétés esclavagistes. Refusant de se limiter aux conclusions établies par les chercheurs soviétiques, il proposa des interprétations originales fondées sur la lecture directe des textes de Marx.
Rizhi organisa également la traduction d’un vaste corpus de sources historiques anciennes, qui fut ensuite enrichi et réuni en deux volumes sous le titre Recueil de sources choisies pour l’histoire ancienne mondiale, où figurait notamment sa propre traduction de la Constitution d’Athènes. À ses yeux, les sources ont toujours constitué le socle de toute recherche historique et la voie d’accès privilégiée à la compréhension des institutions politiques, des structures sociales et des systèmes économiques du monde antique. Aussi ne se contentait-il de les rassembler mais veillait à les mettre constamment à l’épreuve de l’analyse historique. Tout aussi importantes que les textes transmis par la tradition étaient à ses yeux les inscriptions et les découvertes archéologiques les plus récentes. Il s’appuya ainsi sur une inscription mise au jour à Troie pour étayer et compléter les récits d’Hérodote et de Plutarque relatifs à la bataille de Salamine. De même, en croisant les résultats les plus récents du déchiffrement du linéaire B avec les sources littéraires conservées, il entreprit une analyse approfondie du développement socio-économique des sociétés décrites dans les épopées homériques. Par ce travail constant — de la traduction des textes à l’exploitation critique des sources historiques anciennes — Rizhi posa les bases solides pour les activités d’enseignement et de recherche ultérieures.
Des classiques occidentaux aux classiques chinois : pionnier de l’intégration des études classiques
Au début des années 1980, Rizhi, en collaboration avec les professeurs Zhou Gucheng et Wu Yujin, cosigna un article dans lequel ils affirmaient clairement : « L’Égypte ancienne, la Mésopotamie antique et le monde égéen furent parmi les premiers foyers de civilisation et de formation d’États dans l’histoire. L’étude des écritures anciennes — égyptienne, suméro-akkadienne, mycénienne et grecque classique — permet d’accéder directement aux sources documentaires fondamentales et, par là même, de mieux comprendre ces civilisations antiques. Une telle démarche apporte sans aucun doute un éclairage précieux à l’étude de notre propre histoire et de notre culture, comme à celles des autres peuples. » Les auteurs soulignaient également l’importance et l’urgence de former des spécialistes en langues anciennes.
À partir de la fin des années 1980, Rizhi orienta ses recherches vers l’étude comparée des civilisations chinoise et occidentale. Parmi les travaux issus de cette réflexion figurent notamment des articles tels que « La démocratie et le régime politique dans les civilisations classiques chinoise et occidentale » et « Réflexions sur les études classiques en Chine et en Occident », ainsi que la monographie Histoire millénaire des civilisations classiques chinoise et occidentale et le recueil Introduction aux études classiques chinoises et occidentales. S’appuyant sur une analyse des trajectoires historiques propres aux civilisations classiques de la Chine et de l’Occident, ces travaux mirent en lumière la contribution singulière de l’histoire classique chinoise pour la compréhension des différentes voies de développement des civilisations antiques, construisant ainsi un cadre épistémologique et historique permettant de penser conjointement les traditions classiques chinoise et occidentale. Parallèlement à son travail philologique d’établissement des textes et d’étude des sources originales fondé sur les écritures anciennes, Rizhi s’appliqua également à faire connaître la culture traditionnelle chinoise par la traduction de ses textes fondamentaux.
En 1988, Rizhi, en collaboration avec huit éminents professeurs — Zhou Gucheng, Wu Yujin, Zhang Zhenglang, Hu Houxuan, Zhou Yiliang, Ren Jiyu, Zhang Zhongpei et Liu Jiahe — proposa la création de la Collection des civilisations classiques du monde, dont il assuma la direction éditoriale. La mission de cette collection était de favoriser les échanges entre les cultures classiques chinoise et étrangère, d’introduire la culture classique occidentale en Chine et de faire connaître la culture classique chinoise à l’étranger. Les volumes couvraient les sources de l’Ancien Proche-Orient, notamment les textes mésopotamiens et égyptiens ; les textes classiques occidentaux, en grec ancien et en latin ; ainsi que des textes classiques chinois. Tous les ouvrages étaient publiés en édition bilingue. En raison de contraintes financières et d’autres difficultés, la publication de la collection connut un arrêt temporaire au milieu des années 1990.
En 2003, afin de renforcer la recherche sur les civilisations classiques occidentales, et sur la recommandation insistante de son vieil ami Wang Mingyi, Rizhi publia une nouvelle collection de textes classiques occidentaux. À l’instar de la Collection des civilisations classiques du monde, cette série adoptait un format bilingue, bien que son champ se limitât aux sources classiques occidentales. Intitulée Collection classique Rizhi, il s’agissait de répondre à une double ambition. D’une part, elle s’inscrivait dans une tradition éditoriale internationale illustrée notamment par la Loeb Classical Library aux États-Unis et par la Collection Budé (Collection des Universités de France) dans l’Hexagone. D’autre part, elle visait à rendre hommage à la contribution décisive de Rizhi aux études classiques en Chine.
Depuis la parution en 2005 des Vies des grands généraux étrangers de l’historien romain Cornélius Népos, la Collection classique Rizhi s’est enrichie de 29 volumes, dont 21 en version bilingue grec ancien-chinois et 8 en version bilingue latin-chinois.
À l’échelle internationale, l’édition et la systématisation des textes classiques occidentaux s’étendent sur plus d’un siècle et se poursuivent sans cesse, avec des mises à jour et des révisions régulières. Dans cette perspective, nous aspirons à poursuivre l’œuvre de Rizhi dans le domaine des études classiques chinoises et occidentales, en offrant au monde académique chinois des traductions aussi fidèles que possible, tout en espérant mobiliser davantage de collègues, en Chine comme à l’étranger, pour soutenir et enrichir cette entreprise.
Zhang Qiang, professeur à la Faculté d’histoire et de culture de l’Université normale du Nord-Est.