
La technologie des drones a été employée lors des fouilles archéologiques sur le site de Maling. Photo fournie à CSST
Au début d’un printemps, Wuhan alterne entre douceurs passagères et brusques retours du froid. Au pied de la montagne Luojia, le soleil de l’après-midi effleure la façade du bâtiment Zhenhua. En poussant la porte du bureau de Yu Xiyun, directeur adjoint de l’Institut d’archéologie de la civilisation du Yangtsé, à l’Université de Wuhan, on est d’abord happé par les bibliothèques qui couvrent tout un pan de mur, puis par les piles de livres encore sous emballage, soigneusement disposées entre le bureau et les étagères.
Depuis son arrivée à l’Université de Wuhan en 1990, Yu Xiyun n’a cessé de s’investir dans le terrain — de Nanmuyuan (Badong) à Maling (Xichuan), de Zoumaling (Shishou) à Fenghuangzui (Xiangyang), et de Shaishutai (Anlu) à Wangguliu — consacrant 36 années à former ses étudiants et à servir la société.
Ancré dans le travail de terrain
“La vitalité de l’archéologie réside dans le travail de terrain ; si l’on s’en éloigner, les recherches académiques perdent tout fondement.” Depuis plus de trois décennies, cette conviction guide le travail de Yu Xiyun. À 26 ans, titulaire d’un master à l’Université de Jilin, il rejoint l’Université de Wuhan. Ses deux premières années en poste scellent son approche académique. La première année, il emmène d’abord ses étudiants mener des fouilles de terrain sur le site de Guojiagang à Yichang : les vestiges mis à jour et clairement stratifiés de la culture Chu datant des Zhou orientaux (770-221 av. J.-C.) constituent encore aujourd’hui une référence essentielle pour la périodisation de cette culture. L’année suivante, il accompagne à nouveau ses étudiants sur le site de Zhujiatai à Jiangling, où est mise au jour la décisive « stratigraphie à trois couches » qui isole la « culture de la phase I de Guanmiaoshan » de la culture Daxi et qui élargit la chronologie des cultures préhistoriques de la région de Jianghan. Ces deux campagnes de fouilles ont conforté sa conviction première : faire du terrain la racine même de son engagement académique.
Au printemps 1994, dans le cadre du chantier du barrage des Trois Gorges, Yu Xiyun prend part à des prospections archéologiques dans le secteur de Badong. À l’époque, le voyage était éprouvant : deux à trois jours de bateau sont nécessaires pour atteindre la zone, et une fois sur place, les équipes restaient souvent coupées du monde extérieur pendant des mois, sans pouvoir rentrer chez soi. C’est dans ces conditions difficiles, se souvient M. Yu, qu’ils ont découvert sur le site de Nanmuyuan des tessons de poterie à décor cordé remontant à environ 7 000 ans, attestant les plus anciennes traces de culture néolithique dans la région des Trois Gorges. De l’automne 2000 à l’été 2003, lui et son équipe ont mené sept campagnes de fouilles sur le même site. En 2010, il a publié une monographie intitulée L’Histoire du peuple Ba : l’apport de l’archéologie des Trois Gorges, où il reconstitue pour la première fois, de manière systématique et sur la base de données archéologiques, l’histoire ancienne des Ba.
Maling à Xichuan fut le chantier archéologique le plus difficile que Yu Xiyun ait jamais entrepris, mais c’est précisément là qu’il a tenté d’appliquer pour la première fois la méthode des fouilles en aire ouverte. Dans l’archéologie traditionnelle, on laisse généralement en place des bermes d’un mètre de large entre les carrés de fouille. La fouille en aire ouverte procède autrement : une fois que les vestiges ou les couches archéologiques sont mis au jour, ces séparations peuvent être supprimées selon les besoins, afin de révéler l’intégralité des structures et leurs relations mutuelles. Cette approche permet de restituer plus clairement le cadre de vie des familles et des villages anciens.
À l’été 2008, sur le site de Maling, alors que certains critiquent la « lenteur des progressions », Yu Xiyun recommande à ses étudiants de ne pas se précipiter, mais de racler soigneusement la surface, d’observer les nuances de texture du sol, les variations de sa teinte et les inclusions qu’il contient, afin d’identifier la nature des vestiges et de discerner les relations qui les unissent.
En quatre ans de fouilles en aire ouverte sur une superficie totale de 30 000 mètres carrés, l’équipe a non seulement développé une méthode d’archéologie de l’habitat adaptée aux sites meubles et aux stratifications complexes des plaines centrales, mais elle est également parvenue à restituer de manière assez exhaustive l’organisation de l’habitat à Maling à ses différentes périodes.
Discerner l’humain à travers les artefacts
La beauté de l’archéologie réside dans sa capacité à restaurer l'intégrité à partir de fragments, à reconstituer la vérité à partir de bribes. Tout au long de ses années de travail de terrain, Yu Xiyun a constamment poursuivi l’ambition de « discerner l’humain à travers les artefacts ».
Sur le site de Maling, un phénomène étrange plongea Yu Xiyun dans une profonde réflexion. La nécropole de la culture Hougang I, vieille d’environ 7 000 ans, était clairement divisée en deux secteurs, aux assemblages de mobilier funéraire nettement distincts. De même, les habitations de la culture Zhujiatai, datant d’environ 5 000 ans, se répartissaient en deux quartiers bien délimités, l’un à l’est et l’autre à l’ouest — séparées tout en coexistant au sein d’un même village. “Ce ne peut être une simple coïncidence !” songea M. Yu.
En explorant la littérature, il découvrit que cette « structure binaire » présentait un parallèle étroit avec les systèmes de « moitiés » des peuples autochtones d’Amérique du Sud et les divisions en « clans » des groupes autochtones d’Amérique du Nord. Il conclut finalement qu’il s’agissait d’une forme encore plus ancienne d’organisation de la parenté : le « clan lignager » — deux clans lignagers liés par des alliances matrimoniales stables coexistaient au sein d’un même village. Cette découverte leva le voile sur l'énigme ancestrale des structures de parenté.
Pendant ses années de doctorat, Yu Xiyun logeait dans une habitation troglodytique du site de la culture de Yangshao à Xishan, près de Zhengzhou, entouré de planches à dessin et de fiches de terrain, s’appliquant à mettre en ordre la périodisation des vestiges mis au jour. C’est là qu’il remarqua qu’au début de la culture Xiyin, les maisons à une seule pièce prédominaient dans toutes les régions ; mais que dans sa phase tardive, des maisons à plusieurs pièces ont commencé à apparaître tant dans la Plaine centrale que dans le cours moyen du Yangtsé. S’appuyant sur l’analyse anthropologique comparative, il avança que cette évolution des formes architecturales reflétait une transformation des structures familiales — de la famille nucléaire monogame vers la famille élargie, au lignage entier. À ses yeux, ce changement apparemment minime constituait un indicateur clé de l’émergence de la propriété privée et de l’aube de la civilisation.
Au cours de la dernière décennie, Yu Xiyun a dirigé les fouilles de deux cités préhistoriques de la province du Hubei : Zoumaling à Shishou et Fenghuangzui à Xiangyang. À l’été 2017, lors d’un sondage sur le site de Fenghuangzui, une coupe dégagée par ses étudiants attira immédiatement son attention. En l’examinant de plus près, il découvrit que les couches de terre damée clairement stratifiées indiquaient sans équivoque les vestiges d’une muraille préhistorique. Cette découverte inattendue valut au site de Fenghuangzui d'être inscrit en 2019 sur la liste des monuments nationaux protégés, et permit l'année suivante l'installation sur place d’un centre de stage en archéologie de terrain par l’Université de Wuhan. Aujourd’hui, alors que les contours de cette cité préhistorique se précisent, Yu Xiyun a acquis une compréhension renouvelée du processus d'émergence de la civilisation dans le cours moyen du Yangtsé.
Percées théoriques et innovations méthodologiques
“L’archéologie chinoise dispose d’un système théorique qui lui est propre, ancré dans sa pratique de terrain”, soutient Yu Xiyun, répondant aux préjugés de certains chercheurs étrangers selon lesquels “l’archéologie chinoise serait dépourvue de théorie”. Surtout, il en a apporté la démonstration la plus éclatante au fil de plusieurs décennies de recherche.
Fort de sa connaissance approfondie de l’histoire des Ba, Yu Xiyun a développé le concept d’« agentivité culturelle ». Il estime que les forces motrices du changement culturel peuvent provenir de développements technologiques internes à une culture, de réajustements de l’organisation sociale, ou encore de facteurs externes comme les modifications de l'environnement ou l’influence d’autres cultures. En outre, il avance que l’agentivité au niveau de la conscience — y compris les affects — peut elle aussi constituer un puissant moteur de transformation culturelle.
Pour illustrer son propos, il évoque l’adage populaire du pays Ba : « Avancer en habits de brocart dans la nuit ». L’histoire raconte qu’un chef Ba, après avoir été récompensé et fait seigneur pour ses faits d’armes, déclara : “Si je ne retourne pas au pays natal, comment les gens du village sauront-ils que je suis devenu un haut dignitaire ? À quoi bon porter ces somptueux habits ?” Cette conscience identitaire, chevillée au corps et à l’âme, a permis au peuple Ba de préserver sa spécificité sous les dynasties Qin (221-207 av. J.-C.) et Han (202 av. J.-C. – 220 apr. J.-C.), et de ne pas être assimilé par la culture Han. Au fil du temps, ils ont fini par évoluer pour devenir l’ethnie Tujia — devenant ainsi un exemple vivant de continuité culturelle. Pour Yu Xiyun, ce cas montre que l’« agentivité » au niveau de la conscience pèse sur les changements culturels autant que les facteurs objectifs tels que l’environnement ou la technique.
Longtemps cantonnée à l’étude des seuls vestiges matériels, l’archéologie s’intéresse désormais de plus en plus à la vie spirituelle et à l’univers mental des sociétés anciennes. Pour illustrer ce changement, Yu Xiyun fait remarquer que l’étude des poteries peintes peut être abordée à quatre niveaux : la classification des formes, l’analyse des techniques de représentation et de fabrication, l’étude de la symbolique et l’interprétation des significations profondes. “Les deux premiers niveaux constituent la base de la recherche. Le troisième relève du domaine de l’archéologie cognitive, tandis que le quatrième appartient à celui de l’archéologie de l’agentivité —c’est-à-dire qu’il considère les poteries peintes comme des facteurs dotés d’agentivité, permettant ainsi de comprendre les dynamiques du changement culturel”.
Sur cette base, Yu Xiyun a entrepris de systématiser la généalogie théorique de l’archéologie chinoise : de la « culture archéologique » de Xia Nai, à la « théorie des systèmes culturels régionaux » de Su Bingqi en passant par la « théorie généalogique » de Zhang Zhongpei, pour aboutir enfin à sa propre « théorie de l’agentivité » — autant de jalons qui ont façonné un système théorique original, ancré dans la pratique archéologique chinoise.
En 2021, son article « Matérialisme historique et système théorique de l’archéologie chinoise », publié dans la revue Sciences sociales en Chine, a suscité une large attention dans le milieu académique.
Transmettre la flamme de génération en génération
La formation des futurs archéologues passe d’abord par le stage sur le terrain. Le cours « Archéologie de terrain » dirigé par Yu Xiyun a été labellisé le cours national d’excellence de premier cycle. Son succès repose sur le principe pédagogique de « l’unité du savoir et de l’action ». À Fenghuangzui, sur ce terrain transformé en salle de classe ambulante, il enseigne aux étudiants de manière pratique — comment identifier les nuances du sol, tracer une coupe stratigraphique, nettoyer les tessons, restaurer les artefacts, enregistrer les données dans des fiches de terrain et rédiger les rapports de fouille. Chaque étape fait l’objet d’une démonstration minutieuse.
“Le système disciplinaire de l’archéologie est vaste, mais la stratigraphie ainsi que la typologie en constituent deux seuils clés”, explique Yu Xiyun, pour qui la formation sur le terrain exige que les étudiants maîtrisent solidement ces deux fondamentaux. Premier pilier, la stratigraphie : savoir identifier sur le terrain, au centimètre près, les structures archéologiques et leur organisation en ensembles, pour restituer une carte complète de l’habitat. Second pilier, la typologie : apprendre à classer et ordonner chronologiquement les artefacts mis au jour afin de construire un cadre spatio-temporel rigoureux.
“La théorie, dit-il, est simple à expliquer. Mais le véritable savoir-faire archéologique s’acquiert sur le terrain. C’est en y revenant sans cesse, en laissant les étudiants tâtonner et faire l’expérience par eux-mêmes, qu’ils transforment leurs connaissances en véritables compétences pratiques.”
À plus de soixante ans, Yu Xiyun continue de faire de fréquents allers-retours entre l’Université de Wuhan et le site de Fenghuangzui. Il se consacre actuellement à la rédaction de trois ouvrages : un manuel de méthodes d’archéologie de terrain, une monographie sur la théorie archéologique chinoise et une étude sur le processus de civilisation dans le bassin du Jianghan. Les premières versions sont désormais achevées.