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Des chercheurs internationaux examinent la portée actuelle des études classiques
Source : Chinese Social Sciences Today 2026-06-24


L’Acropole d’Athènes Photo Lian Zhixian / CSST

Photo darchives : Une sélection de classiques confucéens en reliure traditionnelle

Alors que le monde demeure traversé par les conflits, les fractures et l’aliénation technologique, une question ancienne, mais sans cesse renouvelée, s’impose à nouveau : faut-il se tourner vers le monde classique d’il y a plusieurs millénaires ? En quoi ces textes rédigés à l’« époque axiale », où s’élaborèrent des interrogations fondatrices sur la justice, le bonheur, la vertu et l’ordre du monde, peuvent-ils encore nous éclairer aujourd’hui ?

À l’occasion de la deuxième Conférence mondiale sur les civilisations classiques, qui s’est tenue à Athènes, en Grèce, les 9 et 10 juin, CSST a cherché à apporter des réponses à travers les réflexions de plusieurs spécialistes de la discipline.

La nécessité de réexaminer les études classiques

Afin d’appréhender correctement la portée contemporaine que recèlent les études classiques, il nous faut d’abord clarifier une question fondamentale : que sont les études classiques ? Lou Lin, professeur au département d’études classiques de l’Université du Sichuan, en propose une explication concise : « Les études classiques ne se réduisent pas à l’étude de l’Antiquité. » Bien qu’elles englobent des disciplines telles que la linguistique, la philologie, la littérature, la philosophie, l’histoire, l’art et l’archéologie, ainsi que la compilation et l’étude des documents exhumés, leur noyau fondamental réside dans les « classiques » — ces œuvres canoniques qui ont jeté les bases de la formation et de l’évolution des civilisations.

« Le champ principal des études classiques devrait s’articuler autour des textes classiques qui nous ont été transmis, en mettant l’accent sur l’exploration de la sagesse qu’ils renferment — sagesse qui a façonné les traits fondamentaux de la pensée et l’essence même des civilisations », déclare-t-il.

Lou Lin précise en outre que, en tant que discipline à la fois ancienne et sans cesse renouvelée, les études classiques tirent leur valeur distinctive du réexamen de deux formes d’intégralité présentes dans les textes classiques : « la relation globale entre l’être humain et le monde, et la possibilité d’une cohérence intérieure de l’individu ». En ce sens, l’éducation classique vise à former des individus plus accomplis, dotés à la fois d’ambition et de capacités.

Cette conception distingue les études classiques des recherches de plus en plus fragmentées en littérature, en histoire et en philosophie au sein du système académique contemporain. Les études classiques ne se réduisent pas à la simple accumulation de connaissances, mais visent l’accomplissement intégral de l’être humain.

Dans un contexte marqué par l’accélération des évolutions technologiques et la fragmentation croissante de l’information, pourquoi convient-il aujourd’hui de réexaminer les études classiques ? Scott Cook, professeur titulaire d’études chinoises Tan Chin Tuan aux départements de chinois et d’histoire de l’Université nationale de Singapour, estime que : « Si les temps changent, de même que l’ordre social, la nature humaine demeure fondamentalement constante. » Selon lui, c’est en se tournant vers la manière dont les hommes ont jadis conçu l’ordre et affronté les questions fondamentales qui demeurent les nôtres aujourd’hui que l’on acquiert une meilleure compréhension du chemin qui nous a conduits à la situation présente, et que l’on peut discerner les réponses héritées de l’Antiquité qui doivent être améliorées ou repensées.

Par-delà l’opposition entre « utile » et « inutile »

Cependant, toute réflexion sur la portée contemporaine des études classiques soulève une question plus fondamentale : faut-il en évaluer la pertinence à l’aune de leur « utilité » ?

Xu Xingwu, professeur à la Faculté des lettres de l’Université de Nanjing, estime que les hommes modernes ont tendance à se demander ce que l’héritage antique peut nous apporter, une logique qu’il juge problématique. « La civilisation moderne s’inscrit elle-même dans le sillon de la civilisation classique. Le fait même que nous puissions poser une telle question le prouve. La civilisation classique ne nous a jamais quittés ; nous en faisons simplement usage au quotidien sans en avoir pleinement conscience », souligne-t-il. À titre d’exemple, des expressions chinoises du quotidien telles que « Quel plaisir de recevoir des amis venant de loin ! » et « J’examine ma conduite plusieurs fois par jour » sont issues des classiques. Même ceux qui n’ont jamais lu les textes anciens continuent de vivre dans un monde imprégné des idées que véhiculent les classiques.

Nous ne nous tournons pas vers les études classiques pour atteindre un objectif particulier ; cette démarche répond à une exigence inhérente à la condition humaine. « La poursuite de l’exploration de soi est une fin en soi », souligne Xu Xingwu.

Cette formule met en lumière la pertinence contemporaine des études classiques. Loin d’être un instrument au service de finalités extérieures, elles offrent à l’humanité une voie indispensable pour se comprendre elle-même et trouver un ancrage spirituel.

Cela ne signifie nullement que les études classiques relèvent d’un domaine détaché de toute expérience vécue. Scott Cook aborde la question sous un autre angle : « Les œuvres de la période classique continuent de façonner tout ce qui fait notre présent. Qu’il s’agisse de la Chine ancienne ou de la Grèce antique, les classiques de la philosophie et de la littérature anciennes témoignent du fait que les penseurs et les créateurs furent à affronter, avec une remarquable maturité, certaines des grandes questions touchant à la nature humaine, la société, l’ordre politique et les relations entre États — des questions qui continuent de se poser aujourd’hui ».

« S’il est exagéré d’affirmer que toute la philosophie occidentale se résume à une série de “notes de bas de page à Platon” — ou, dans le contexte chinois, à Confucius et à Laozi —, cette formule n’en contient pas moins une part de vérité : nous ne cessons de revenir sur des idées formulées dès l’époque classique et qui sont loin d’avoir été pleinement épuisées », déclare M. Cook.

« Il est particulièrement important de rappeler que si les différentes civilisations ont développé des normes culturelles et des institutions sociopolitiques distinctes, elles partagent toutes, au plus profond d’elles-mêmes, une même nature humaineComparer les sociétés dans leurs formes les plus anciennes, avant que normes et institutions ne se figent, est l’un des meilleurs moyens de parvenir à une compréhension mutuelle aujourd’hui. À défaut, les fossés qui nous séparent risquent de devenir infranchissables », ajoute-t-il.

L’enrichissement mutuel entre les civilisations chinoise et grecque

Si les études classiques ont pour vocation première de ramener l’humanité aux questions fondamentales, alors la comparaison et le dialogue entre les civilisations chinoise et grecque antique pourraient offrir un fondement théorique singulier à l’édification d’un système de valeurs communes à l’humanité.

Scott Cook prend l’exemple du « bonheur » pour illustrer les parallèles frappants entre les traditions classiques de la Chine et de la Grèce. Aristote définit le bonheur (eudaimonia) comme une activité de l’âme conforme à la vertu, une formulation qui peut paraître contre-intuitive au regard de nombreuses conceptions modernes du bonheur. Pourtant, la définition confucéenne du bonheur (le ) — ou du moins le véritable bonheur — présente une remarquable parenté avec celle d’Aristote.

Les Entretiens de Confucius rapportent ces paroles du Maître : « Celui qui connaît une chose ne vaut pas celui qui l’aime ; celui qui l’aime ne vaut pas celui qui y trouve sa joie. » Pour Confucius, cela signifie que la vertu pleinement intériorisée devient partie intégrante de l’existence : chaque geste, chaque attitude procède alors naturellement d’un élan spontané et d’une joie authentique. Ou, comme le formule Xun Zi : « Le sage se réjouit d’avoir trouvé la Voie ; l’homme ordinaire se réjouit d’assouvir ses désirs. » Scott Cook résume ainsi cette conception : « Dans les traditions les plus anciennes de ces deux grandes civilisations, le véritable bonheur est conçu comme une quête de toute une vie, un état d’accomplissement auquel conduit l’exercice de la vertu ».

Lou Lin formule pour sa part des observations qui méritent réflexion, portant sur les méthodologies de recherche respectives des études classiques chinoises et occidentales. Il affirme que les deux traditions peuvent certes s’enrichir mutuellement dans des domaines tels que la critique textuelle et l’exégèse, tout en se distinguant sur deux points importants. Premièrement, la Chine ancienne a développé une réflexion et une pratique historique plus abouties en matière de canonisation officielle des textes. Deuxièmement, la discipline des études classiques occidentales modernes s’est constituée précisément au cours du déclin progressif des sociétés antiques, ce qui confère aux études classiques occidentales une affinité plus intrinsèque avec la modernité.

Le rayonnement international des études classiques chinoises

Tout en reconnaissant la pertinence contemporaine des études classiques, les chercheurs n’en reconnaissent pas moins lucidement les défis auxquels la discipline est confrontée aujourd’hui.

Selon Lou Lin, de nouvelles perspectives se sont ouvertes dans plusieurs domaines, qu’il s’agisse des débats sur la définition même des études classiques, des pratiques disciplinaires ou encore de la recherche académique. Toutefois, l’accumulation et le développement des études classiques demeurent aujourd’hui inégaux selon les domaines de recherche. « Si l’on prend l’exemple des études classiques occidentales, les recherches sur la Grèce et la Rome antiques en constituent les principaux champs d’étude. Pourtant, les études romaines restent aujourd’hui bien moins valorisées que les études grecques. Ainsi, de nombreuses œuvres de Cicéron, l’un des penseurs les plus éminents de Rome, ne disposent toujours pas de traductions répondant aux exigences de la recherche universitaire, sans parler d’études approfondies. »

Les études classiques sont souvent perçues comme un savoir élitiste confiné dans sa tour d’ivoire. Comment alors peuvent-elles en sortir pour s’intégrer véritablement à la vie sociale et culturelle, et nourrir la vie intérieure d’un plus grand nombre ? Scott Cook offre une réponse concise mais profonde : « Je pense que l’essentiel réside dans la manière de rendre les classiques accessibles. »

Il souligne que les chercheurs ont tendance à se perdre dans les détails d’exégèse ou de critique textuelle, ce qui est tout à fait légitime, car lorsqu’on cherche à restituer les classiques dans une langue moderne, la rigueur et la précision s’imposent. Cependant, « en définitivenous devons aussi présenter ces résultats de recherche et ces traductions sous une forme plus accessible, afin que les lecteurs ordinaires non spécialistes puissent eux aussi les comprendre aisément et s’en approprier les enseignements. C’est ainsi qu’ils pourront véritablement puiser dans la sagesse des Anciens et l’intégrer à leur propre formation intellectuelle et à leur vie sociale ».

Par ailleurs, Scott Cook insiste également sur la nécessité d’entretenir un dialogue constant entre les chercheurs travaillant sur différentes traditions de l’Antiquité. « Ce n’est qu’à cette condition que les points de convergence entre ces traditions pourront se révéler avec toujours plus de netteté. Des plateformes telles que la Conférence mondiale sur les civilisations classiques jouent, à cet égard, un rôle précieux pour instaurer et maintenir un tel dialogue ».

Au-delà de tels mécanismes d’échange, la Chine a inauguré l’École chinoise des études classiques à Athènes en 2024, premier institut chinois d’études classiques. Pour Scott Cook, il s’agit d’une initiative « extrêmement positive ». 

« Alors que le financement académique des sciences humaines ne cesse de se contracter à l’échelle mondiale, et que les universités du monde entier sont de plus en plus guidées par des considérations utilitaires dans la définition de leurs priorités de recherche et de leurs programmes d’enseignement, la création d’une institution spécifiquement dédiée à la promotion des échanges et de la coopération culturels entre la Chine et la Grèce, ainsi qu’entre la Chine et l’Europe, contribuera grandement à préserver le dynamisme et la vitalité des études classiques face à de tels vents contraires », conclut-il.

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