Quand le « Liaozhai » rencontre le « Fantastique » français
2021-08-30 11:31:00
Shen Dali

  Fin 2020, la China's Foreign Language Teaching and Research Press et l'Éditeur français Bibliothèque de l'Image ont coédité la version française illustrée du Liaozhai zhiyi (ci-après appelé Liaozhai) en reliure traditionnelle chinoise. Les éditeurs ont souligné qu'il s'agit de la première version française illustrée du Liaozhai publiée à l'étranger. La Fnac, chaîne de magasins française spécialisée dans la distribution de produits culturels, a dépeint les personnages principaux de ce classique chinois comme de belles et gentilles « fées renardes », et a rappelé que cette imagerie a inspiré de nombreux artistes.

  Le Liaozhai se distingue des contes occidentaux

  Le Liaozhai est un « bassin de pensées ». Selon les observations faites sur le Liaozhai par le sinologue français André Lévy (1925 - 2017), ce livre émerveille les lecteurs par son charme inhabituel. Il a ainsi affirmé que le Liaozhai était sans égal dans la république des lettres. En comparant le Liaozhai aux contes de fées occidentaux traditionnels, Jacques Serre, critique littéraire français, constate que les histoires étranges occidentales se situent généralement à une époque où les animaux sont doués de la parole, ou que les personnages évoluent dans un monde imaginaire régi par des règles immémoriales. En Chine, en revanche, fées, démons et fantômes cohabitent avec les êtres humains et partagent de la manière la plus naturelle qui soit les mêmes valeurs que ces derniers.

  La préface de Pu Songling avise le lecteur de la raison pour laquelle l'auteur a écrit Liaozhai : « Je ne suis que la pâle flamme de la luciole d'automne, avec laquelle les gobelins se disputent la lumière ; un nuage de poussière tourbillonnant, raillé par les ogres des montagnes. Sans avoir le talent de Gan Bao (280 - 336, auteur de Soushen Ji, ou À la recherche des esprits), j'aime pourtant moi aussi ‹chercher les esprits › ; je ressemble en cela à Su Shi (1037 - 1101, célèbre érudit de la dynastie des Song), qui appréciait écouter les gens raconter des histoires de fantômes. Ce que j'ai entendu, je l'ai couché sur papier, et c'est ainsi que cette collection est née ».

  Il n'y a aucun « culte du prince » dans le Liaozhai, contrairement à ce qu’on peut retrouver dans les contes de Charles Perrault, des frères Grimm et de Hans Christian Andersen. Ce que les contes du Liaozhai tentent de raconter transcende les aspirations terrestres reflétées dans les contes de fées occidentaux, tels que La Belle au bois dormant, Cendrillon, Barbe bleue et Blanche-Neige.

  « L'étrange » contre « le fantastique »

  Le critique littéraire français d’origine bulgare Tzvetan Todorov (1939 - 2017) a introduit le concept de littérature fantastique. Il l’a divisé en deux catégories : « étrange » (Todorov a traduit ‹étrange› par ‹mystère›) et « fantastique ». Le Liaozhai agrège le « mystère » et le « fantastique », et présente « l'étrangeté et la fantaisie » comme un conte fantastique chinois traditionnel, se démarquant de l’aspiration de son homologue européen à être « beau et pur ». Prenez par exemple le conte la fille en vert du Liaozhai : Une nuit, une belle dame en robe verte rendit visite à un homme nommé Yu Jing alors qu’il étudiait au temple. Ils tombèrent amoureux l'un de l'autre. Un jour, Yu entendit sa douce appeler à l'aide. Partout il courut, cherchant et tendant l’oreille. Bientôt, il repéra la voix provenant du porche du toit de sa maison et vit qu'une araignée avait agrippé un frêle insecte. Il déchira la toile d'araignée et sauva l'insecte qui s'avéra être une abeille verte. L'abeille verte plongea dans l’encrier et en ressortit pour glisser sur le bureau et finalement écrire le mot « merci ». Puis elle s'envola à tire-d'aile. La fille en vert n'est depuis jamais réapparue.

  Dans l'une de ses Odes triomphales, le poète lyrique de la Grèce antique Pindare (518 - 438 avant J.-C.) a écrit : « Le rêve d'une ombre est notre être mortel. » Inspiré par ce vers, le poète français Gérard de Nerval (1808 - 1855) a écrit Les Filles du feu. Dans ce livre, Nerval a tenté d'amalgamer ses rêves au monde réel. Cette approche de la dilution des frontières est une caractéristique commune du conte fantastique français, à l'exception notable des contes de fées de Charles Perrault. L'influent auteur français Jean Charles Emmanuel Nodier (1780 - 1844) a mis en évidence l'importance de l’onirisme dans la création littéraire.

  Pu a créé un monde magiquement réel, distinct de celui du conte fantastique français.

  Échapper à la vanité mondaine

  Pu a clairement perçu les vanités à l’œuvre dans la vie quotidienne. Dans sa propre préface au Liaozhai, Pu a écrit : « Mon excitation s'accélère : cette folie est en effet irrépressible, et c'est ainsi que je donne continuellement libre cours à mes vastes sentiments et n'interdit même pas cette folie. Les hommes sérieux ne vont-ils pas se moquer de moi ? ... J'aurais quand même pu apercevoir certaines causes antérieures sur le "Rocher des Vies Passées". Les paroles débridées ne peuvent être entièrement rejetées en raison de leur locuteur ! »

  Dans l'histoire Les Raksasas et le Bazar de l'Océan, [Pu a dépeint un pays fictif, les Raksasas, où tous les habitants sont affreusement laids, et où les individus se voient recevoir un statut social selon leur apparence physique : plus ils sont laids, plus leur statut est élevé]. Dans cette histoire, Pu remet en question les normes conventionnelles de la beauté et du talent, dans le but de s’affranchir de la soi-disant volonté d'« avancement social », qui se révèle être rien de plus qu’un phénomène social de personnes perdues et fourvoyées dans les méandres du matérialisme.

  L'histoire La Fresque offre une bonne illustration de la pensée de Pu : « l'illusion naît de soi-même ». Dans cette histoire, un homme nommé Zhu Xiaolian visite un monastère dans lequel il s'attarde, immobile devant une exquise fresque murale, hypnotisé par l'image d'une jeune fille souriante aux cheveux défaits. L'instant d'après, Zhu est transporté physiquement dans la fresque elle-même, et ses aventures ne font que commencer : "Sur le mur oriental, dans une peinture de la Vierge céleste lançant à la volée des fleurs, se trouvait une jeune fille aux cheveux séparés par deux mèches enfantines. Elle tenait une fleur et souriait ; ses lèvres cerise semblaient sur le point de remuer, son regard tendre sur le point de couler. Le regard de Zhu s’était fixé sur elle pendant longtemps jusqu'à ce qu'inconsciemment son esprit vacille, que sa volonté se brise, et avec étourdissement, qu’il il tombe en contemplation. Soudain, son corps flotta dans l’air comme un nuage et pénétra le mur". [Bien que Zhu ait profité de son temps avec la jeune fille souriante dans le monde peint, il a ensuite été "rappelé" dans le monde réel par un moine, ce qui témoigne de la nature illusoire du monde peint]. Le monde peint dans cette histoire représente en Orient l’utopie.

  Tous les contes du Liaozhai reflètent une réalité. La vie de Pu a été ardue. Une profonde indignation exacerbée par l'injustice de la société féodale était une source d'inspiration pour Pu, qui utilisait des êtres surnaturels pour exprimer ses sentiments. Cependant, les êtres surnaturels eux-mêmes n'étaient pas cruels. Contrairement aux vampires féminins des films hollywoodiens qui séduisent les hommes pour se repaître de leur sang, la plupart des fées renardes, des fantômes féminins et des autres fées du Liaozhai ont un cœur tendre et un comportement féerique. Prenez l'histoire Jiaona comme exemple, Kong Xueli, un descendant fictif de Confucius, rencontre un homme dont le nom de famille était Huangfu, dans une maison délabrée. Ils deviennent rapidement de bons amis. Un jour, Kong était malade et la jeune sœur de Huangfu, Jiaona, vient à la maison pour le soigner. Après s’être rétabli, Kong épousa Songniang, la cousine de Huangfu. Huangfu et ses proches n'étaient pas des êtres humains mais des fées renardes, mais Kong n'avait pas peur d'eux. Il traitait toujours Huangfu comme son meilleur ami et a même sauvé Jiaona lorsqu’elle était en danger. Le dernier paragraphe de cette histoire encadre le commentaire de Pu : « Ce que j'admire chez l'érudit Kong, ce n'est pas qu'il ait épousé une belle femme, mais qu'il ait eu un bon ami dont le visage pouvait lui faire oublier sa faim et dont la voix pouvait lui apporter la joie et le plaisir. Avoir un tel ami avec qui on pouvait parler, dîner et boire du vin confine à l’échange et à la fusion dans le monde spirituel. Une telle amitié surpasse l'amour charnel. » Cette histoire révèle également que Pu valorisait davantage l'intimité spirituelle que l'intimité physique dans l'établissement des relations.

  

  

  

  Shen Dali est professeur à l'Université des langues étrangères de Pékin.

 

 

 

Source : Chinese Social Sciences Today

Traduit par Zhao Xin

 

 

Edité par  Zhao Xin